La Serbie à la croisée des chemins : corridors énergétiques, privatisations et guerre du gaz

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    Introduction

    1La Serbie, Etat récemment créé, cherche sa place sur un échiquier balkanique. Ce territoire de 88 631 km2 et presque 10 000 000 d’habitants, placé sur les confins orientaux de l’Union européenne (UE), est en pleine recomposition.

    2Passage obligé sur l’axe Rhin/Main/Danube et nœud de communication central de l’Europe du sud-est, la Serbie est l’objet des convoitises des firmes privées et des organisations internationales. A la confluence du corridor paneuropéen  Budapest-Salonique et de l’oléoduc américain Burgas-Dürres, une âpre bataille est engagée : les  fortes ressources minières de la Serbie et du Kosovo sont en jeu. Or depuis le milieu des années 2000 s’est ajoutée la guerre du gaz où la Serbie joue malgré elle un rôle primordial : le projet américain Nabucco est concurrencé par le gazoduc South Stream, à travers lequel la Russie fait un come back saisissant dans la région.

    3Vient s’ajouter à  cette géopolitique de l’énergie un processus d’intégration euro-atlantique qui divise les territoires de la Serbie. Obligé de se plier aux normes libérales, le gouvernement serbe actuel est lancé dans une course aux privatisations ; c’est à l’aune de ce processus de préemption par les firmes et les pouvoirs locaux du tissu économique qu’il faut envisager un probable émiettement territorial. La Voïvodine, grenier à blé de la Serbie contrôlant l’accès au Danube, est agitée par un fort mouvement autonomiste. La Bosnie est aussi en proie aux mouvements centrifuges. Dans ce contexte d’éclatement territorial, la diplomatie serbe ne jure que par l’UE, tout en menant une active diplomatie vers les puissances montantes de la région (Russie et Chine), alors que les firmes étatiques de ces pays s’implantent progressivement dans tous les secteurs économiques.

    I. Les corridors énergétiques : l’Europe du sud-est au cœur du Grand Echiquier

    A. Les Balkans comme nouveau débouché pour les hydrocarbures de mer Caspienne

    4Les Balkans sont devenus ces dernières années un enjeu stratégique majeur pour les compagnies gazières et pétrolières internationales. En effet, à cause de la multiplication d’actions terroristes en Turquie et surtout la guerre d’août 2008 en Géorgie, l’espace sud-est européen reprend de l’importance dans la problématique de l’acheminement des énormes ressources en gaz et en pétrole, de la zone Caspienne-Asie centrale, vers le marché européen.

    5A la fin des années 1990, le premier projet de tube énergétique entre mer Caspienne et Europe  a été le Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC). Le BTC, ouvert en 2005, transporte  le pétrole brut du champ pétrolifère d’ Azeri-Chirag, en mer Caspienne, jusqu’à la mer Méditerranée. Avec 1776 km, c’est le deuxième plus long oléoduc du monde après l’oléoduc Droujba qui relie l’Europe centrale à la Russie.  L’oléoduc BTC, projet dirigé par un consortium d’entreprises occidentales chapeauté par la British petroleum (B.P.),  a été conçu comme un tracé d’évitement de la Russie ; en effet, le BTC relie les champs pétroliers de la Caspienne au port turc de Ceyhan, en Méditerranée, en passant par l’Azerbaïdjan et le sud de la Géorgie. Le BTC a été en butte depuis sa mise en fonctionnement en 2006 à trois  problèmes majeurs : des  attentats de séparatistes kurdes dans le sud-est de la Turquie, la transgression des frontières de l’Arménie, au Nagorny-Karabagh, et le passage du BTC par l’Ossétie du sud, province de la Géorgie sécessionniste depuis 1992. La B.P. s’est vue obligée, dans ce contexte, de fermer en août 2010 le pipeline en raison d’une explosion sur son tronçon turc ; sa réouverture, initialement prévue en septembre 2010, en a été retardée.

    6L’autre projet occidental de contournement de la Russie est né un peu plus tard, mais a fonctionné les mêmes années que le BTC. Ainsi, l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Batoumi était prévu pour déverser directement le pétrole de la Caspienne en mer Noire, pour ensuite être acheminé directement par bateau en mer Méditerranée, en passant par les Détroits. La Géorgie se trouvait au centre de ce dispositif, à la fois comme axe terrestre et comme débouché maritime. Or, la guerre d’août 2008 entre Russie et Géorgie a brusquement stoppé cette voie d’acheminement. Ainsi, la B.P. s’est trouvée obligée de fermer le 12 août l’oléoduc Western Route Export Pipeline et le gazoduc South Caucasus Pipeline en raison des événements survenus en Géorgie. Le 13 août,   Robert Johnson, directeur du cabinet Eurasia Group, déclarait :« La réputation de la Géorgie comme route alternative sécurisée a été compromise …Si vous supprimez l’option géorgienne de la table… ça fait le jeu de la Russie, car la plupart des autres options viables passent par le territoire russe» .

    7C’est là que la Russie a su se replacer dans ce jeu d’échec énergétique. Après les deux guerres de Tchétchénie de 1994 et de 1999, le président Poutine met en place un oléoduc et un gazoduc contournant la République sécessionniste : depuis 2000, ils relient directement Tenguiz au port russe de Novorossiisk, sur la mer Noire. Depuis le mois de novembre 1997, la capacité annuelle de transport du gazoduc Tenguiz-Novorossiisk est de 17 millions de tonnes, sa longueur de 1411 km. Le tracé russe est désormais à la fois une voie d’acheminement sécurisée des hydrocarbures et le seul réseau de tubes fonctionnant en continu entre mer Caspienne et mer Noire.  Dans cette concurrence entrele consortium sous direction américaine « Albanian Macedonian Bulgarian Oil Corporation » (AMBO) et la compagnie d’état russe Lukoil, deux tracés sont opposés en Europe du sud-est :

    • le tracé AMBO réunit les trois mers : Mer Caspienne (Bakou) / Mer Noire (Burgas) / Mer Adriatique (Dürres)

    • le tracé Lukoil emprunte dans le Caucase la route Bakou – Tchétchénie – Novorossisk,  puis  de l’autre côté de la mer Noire l’axe orthodoxe Burgas (Bulgarie) – Alexandropouli (Grèce).

    B. La guerre du gaz dans les Balkans: Gazprom en train de gagner ?

    8Dans cette bataille économique à échelle intercontinentale, le gaz  est très vite devenu  un enjeu majeur. Dans ce contexte, un consortium de compagnies gazières nationales européennes a été créé en 2004 sous l’égide de l’autrichien O.M.V., et il comprend quatre compagnies nationales de pays balkaniques (Hongrie, Roumanie, Bulgarie et Turquie), plus l’allemand R.W.E. et le français GDF-Suez. Ce consortium décidait de construire un gazoduc reliant les gisements d’Iran à l’Europe centrale en passant par le Caucase, avec un pays-pivot, la Turquie : c’est le projet Nabucco. D’une longueur de 3300 km et d’un coût prévu à 7,9 milliards d’euros, le gazoduc Nabucco devrait normalement fournir, à partir de 2014,  31 milliards de m3 de gaz par an aux pays d’Europe occidentale. Nabucco est soutenu par l’Union européenne (U.E.). Il a été conçu à la fois pour diversifier les sources d’approvisionnement énergétique de l’Europe, notamment d’un pays comme la Hongrie, qui dépend à 80% du gaz russe, et pour tenter de mieux contrôler l’approvisionnement du gaz venant de Russie, en cherchant d’autres sources d’approvisionnement.

    9Dans cette région du Moyen-Orient, Nabucco se trouve donc en concurrence avec le projet russe South Stream, qui utilise lui aussi à partir de la mer Caspienne le tracé du Caucase et le territoire de la Turquie. Or, cette concurrence plus la dépression économique en Europe font que les clients de ce gazoduc ne sont toujours pas identifiés ; l’appel d’offres auprès des clients aurait dû se dérouler entre juillet et octobre, pour une décision en décembre 2010. En octobre 2010, l’un des actionnaires repoussait le projet d’un an, en déclarant qu’aucune décision ne sera prise avant 2011. Avec du gaz naturel abondant dans différentes régions du globe, et des difficultés économiques en Europe de l’Ouest, l’avenir de ce projet reste donc incertain.

    10 C’est pourquoi le projet South Stream, qui devrait normalement être achevé en 2015, est désormais un prétendant sérieux à l’acheminement des énormes ressources en gaz de la Russie, de l’Iran et du Turkménistan. Empruntant le tracé  Burgas – Belgrade – Zagreb pour ensuite se déverser à Trieste ou Vienne, le gazoduc South Stream est en concurrence directe dans les Balkans avec Nabucco, lequel utilisera le tracé Bakou – Ankara – Sofia -Budapest – Vienne.

    11Dans un accord signéle 23 juin 2007 par Paulo Scaroni, président de la compagnie italienne E.N.I. et Alexander Medvedev, vice-président de Gazprom, le consortium international « South Stream AG », d’une valeur d’ensemble de  5,4 milliards de dollars, était créé.Dans ce consortium sont  entrés à l’heure actuelle le français E.D.F., l’autrichien O.M.V., le turc Botas, le hongrois M.O.L. et le bulgare Bulgargaz. EDF a réussi à négocier une prise de participation de 10 % dans le capital du consortium, contre des accords à long terme sur la livraison de gaz à plusieurs centrales thermiques le long du tracé. Entre 2011 et 2014, il est prévu de construire un gazoduc sous-marin de 900 kilomètres en mer Noire, au large des côtes turques, pour un investissement de 20 milliards de dollars. Cela permettrait à partir de 2014 de faire transiter par l’Europe du sud-est, afin d’approvisionner l’Europe de l’ouest, pas moins de 63 milliards de mètres cube de gaz par an.

    Figure 1 : La bataille des « tubes » pour le marché européen du gaz

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    12Dans ce dispositif de Gazprom dans les Balkans, la Serbie devient un élément central.

    13Le tracé à travers la Serbie sera de 450 kilomètres, soit le plus long de toute l’Europe du sud-est. De la frontière bulgare à l’est à la frontière hongroise au nord de la Serbie, le gazoduc passera par les villes de Nis et Belgrade avant de rejoindre l’espace de l’U… Y seront distribués 40 milliards de mètres cubes de gaz par an, avec des jonctions capitales pour plusieurs Etats de la région, selon deux raccordements : le premier vers le Kosovo et la Macédoine, l’autre en direction du Monténégro et de la Republika Srpska. L’enjeu est ici stratégique car le Kosovo dépend déjà à 80 % pour son électricité de la Serbie et le raccord russo-serbe à cette fourniture de gaz accroîtra encore la dépendance géoéconomique du Kosovo vis-à-vis de la Serbie. Par ailleurs, des nations récentes comme la Macédoine et le Monténégro se voient de facto englobées dans un ensemble énergétique sous le giron de la Serbie.

    14A une plus large échelle se dessinent des recompositions intéressantes sur le plan des puissances énergétiques en Europe. Grâce à ce projet South Stream, une fois le tracé terminé, l’importance énergétique de la Serbie sera aussi grande pour l’U.E. que l’Ukraine aujourd’hui, alors que l’importance de l’Ukraine pour Moscou diminuerait. La Serbie dépend du soutien de Moscou pour le Kosovo, elle est donc pour la Russie un partenaire bien plus fiable que l’Ukraine qui, elle, fait le grand écart entre Russie et Etats-Unis.

    II. La stratégie de la Russie en Europe du sud-est

    A. Conquêtes entrepreneuriales sur tout l’espace balkanique

    15Les investissements privés russes vers la Serbie sont massifs et tous azimuts. Même si l’intérêt des entreprises russes pour ce jeune pays des Balkans (il est né en 2006) s’est manifesté tardivement, les capitalistes russes ont fait montre en quelques années d’une opiniâtreté impressionnante. Dans l’énergie, le géant russe du pétrole Lukoil a absorbé la société nationale serbe « Jugopetrol » et a remporté l’appel d’offres du gouvernement serbe concernant la privatisation de 79 % des actions de la société de distribution de carburants « Beopetrol ». De son côté, la branche pétrolière de Gazprom « Gazpromneft » a absorbé en décembre 2008  « Naftna Industrija Srbije »(N.I.S.), principale compagnie pétrolière serbe, qui assurait jusque là la moitié de la distribution de l’or noir en Serbie. Gazpromneft a réalisé une assez bonne opération : pour 400 millions d’euros, soit moins que ce qu’offraient les autres prétendants comme l’autrichien O.M.V. ou le Hongrois M.O.L., la société russe possède désormais 51 % du capital de N.I.S. En contrepartie, Gazpromneft s’est engagée à investir dans la modernisation des raffineries serbes et dans la construction de centres de stockage de gaz naturel.

    16Par ailleurs, l’économie du Monténégro a été en l’espace de cinq ans majoritairement mise sous contrôle des prédateurs russes. La privatisation de la plus importante usine d’aluminium de l’ex-Yougoslavie, le Combinat d’aluminium de Podgorica (K.A.P.), a débouché sur son rachat en 2005, par le premier fabricant russe d’aluminium, « Rusal », contrôlé par Oleg Deripaska. Le groupe d’Oleg Deripaska, qui serait proche de Vladimir Poutine, a racheté les mines de bauxite de Niksic ainsi que le combinat d’aluminium de Podgorica. En 2006, il a remporté l’appel d’offres pour la privatisation des mines de charbon et de la centrale thermique de Pljevlja. C’est ainsi qu’il contrôlerait en 2010 plus de la moitié du PIB du Monténégro. De son côté, le géant russe Lukoil a racheté la firme “Jugopetrol Kotor”.

    17De son côté, le géant russe du pétrole Lukoil a  racheté la plus grande  raffinerie en Bulgarie, Naftokihim à Burgas ; la société russe a désormais le quasi-monopole sur le raffinage du pétrole en Bulgarie. Dans le nucléaire, des accords sur le combustible ont été passés avec la Bulgarie. La société russe « Rosatom » possède deux centrales dans le pays : Kozlodouy fonctionne déjà avec du combustible nucléaire russe et la société russe « Atomstroyexport » construira une deuxième centrale nucléaire dans la petite ville de Béléné. C’est un projet d’envergure, représentant un investissement de 4 milliards d’euros, avec la sous-traitance du français Areva, lequel a promis la réalisation définitive pour fin 2013. Comme en Serbie avec N.I.S., une polémique s’est engagée sur le manque de transparence de l’offre publique d’achat faite par la société russe en 2008. Mais après quelques atermoiements, le nouveau gouvernement bulgare s’est dit prêt à poursuivre sa collaboration. Là aussi, le facteur politique double les intérêts économiques car la Bulgarie doit défendre une position, difficile à tenir, entre bases américaines et tracé Nabucco d’un côté et une forte politique énergétique russe d’autre part.

    18La politique énergétique russe  a aussi une forte emprise sur les pays à la jonction entre Europe centrale et Balkans que sont la Croatie,  la Bosnie, la Hongrie et l’Autriche. On peut ainsi constater que Lukoil est  actionnaire de l’entreprise hongroise M.O.L., et par ce biais de l’I.N.A. croate. C’est par ce moyen que Lukoil a pénétré sur le marché de la Bosnie-Herzégovine, s’assurant la majorité des actions de la firme bosniaque « Energopetrol » ; l’entreprise russe « Neftgazinkor » a récemment acheté 65% des parts de deux raffineries en Republika Srpska.

    19 La Croatie, quant à elle, consomme près de 3,2 milliards de mètres cubes de gaz par an, dont 60% proviennent de ses propres ressources et 40% sont importés de Russie. La tournée fin 2009 de l’envoyé de Vladimir Poutine, chargé de l’économie, à Belgrade et à Zagreb, est tout aussi parlante. Selon la presse croate, le représentant russe n’a pas seulement insisté pour que la Croatie accepte le projet d’oléoduc Druzba-Adrija, qui transformerait l’île de Krk, important port d’importation, en un port d’exportation du pétrole russe vers l’Europe occidentale ; il a également déclaré que la société Gazprom était prête à racheter la part du hongrois M.O.L dans l’industrie pétrolière croate I.N.A. Le 2 mars 2010, le premier ministre russe Vladimir Poutine se rendait en Croatie pour signer un accord gazier remplaçant l’actuel ; le but, selon l’homologue croate de Poutine, était clairement que „L’accord avec Gazprom expirant en fin 2010, la Croatie tient à obtenir des fournitures plus importantes de gaz“.

    20Au bout du réseau South Stream mis en place par Gazprom, l’Autriche n’a pas été oubliée par les stratèges russes.  Avec la prise de contrôle par Gazprom du terminal gazier de Baumgarten,  la Russie maîtrise une véritable plaque tournante de distribution du gaz russe à l’ouest de l’Europe, par l’intermédiaire de l’Italie. Ce débouché de South Stream au cœur de l’Europe permettra aux Russes d’avoir un accès direct au marché gazier d’Europe occidentale à partir de 2015 : en doublant le réseau d’oléoducs „Bratsvo“ desservant l’Allemagne et la Pologne, le gouvernement russe s’assure une voie alternative en cas  de nouvelles „discussions“ sur le transit en Ukraine ou en Biélorussie.

    B. La Serbie dans la tourmente : le rachat des compagnies de gaz par les Russes

    21Le 22 janvier 2008 à Belgrade, après plusieurs mois de discussions bilatérales serbo-russes, le géant russe Gazprom rachetait la principale compagnie de distribution de gaz en Serbie, « Naftna Industrija Srbije » (N.I.S.). En vertu de cet accord, Gazprom versait en numéraire400 millions d’euros pour une prise de participation de 51% ; 500 millions étaient aussi prévus à moyenne échéance en investissement direct. Gazprom s’engageait aussi à plusieurs actions à une échéance très courte :

    • construction de la plus grande centrale électrique de Serbie.

    • installations souterraines de stockage d’une capacité de 3 milliards de m3 de gaz.

    • construction, à Banatski dvor près de la frontière hongroise, d’un réservoir souterrain capable de contenir environ 300 millions de m3 ; de quoi fournir tous les pays d’Europe de l’ouest pendant une certaine période en cas de coupure du réseau.

    • chiffre d’affaire stable pendant 10 ans sur le transit de gaz : 200 millions d’euros par an.

    22Le 15 mai 2009,  Dusan Bajatovic, le président de Srbijagas, signait avec Gazprom l’accord de création d’une filiale qui gèrera le projet Gazprom en Serbie : 51 % des parts pour Gazprom, 49 % pour Srbijagaz, avec un  gazoduc qui ferait transiter jusqu’à 23,1 millions de m3 de gaz par an.

    23Les avantages énergétiques et économiques pour toute l’Europe du sud-est sont importants : d’une capacité de 63 milliards de m3/an, South Stream nécessitera un investissement d’une valeur de 20 milliards d’euros. Mais comme l’a dit lui-même Vladimir Poutine en 2008, mieux vaut un investissement lourd mais garantissant un transit sûr à travers des pays alliés, plutôt que de perdre 2 milliards à cause de la controverse avec le gouvernement ukrainien de l’époque. En outre, l’apport pour les économies des Balkans touchées durement par la crise n’est pas négligeable, puisque South Stream représente la création de 100.000 emplois d’ici 2015, pendant la durée de réalisation du gazoduc : cette série d’accords entre Russie et Serbie permettent à cette dernière d’avoir une véritable relance économique. Plus important encore, la Serbie deviendrait, au cœur du dispositif South Stream, un centre de distribution de gaz pour toute l’Europe du sud-est : 30 milliards m3 de gaz/an à destination de la Roumanie, la Hongrie, la République tchèque, l’Italie et l’Autriche.

    Tableau : Arguments pour et contre le rachat du N.I.S. par Gazprom

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    24Tout de suite, une polémique éclatait  en Serbie, la partie libérale du gouvernement hurlant aux loups en dénonçant un accord trop vite signé, sans respect des règles de transparence inhérentes à ce genre d’opérations. Le 31juillet 2009, le Ministre des Finances, Mladen Dinkic, proclamait : « Nous avons subi une humiliation en acceptant l’offre de Gazprom ». En fait, les libéraux, majoritaires au gouvernement serbe, soutiennent que le principe de la concurrence a été violé et que la société NIS a été bradée avec un montant d’achat dérisoire. A plus longue échéance, les libéraux estiment que la Russie maîtrise désormais une trop grande partie de la filière énergétique de la Serbie (distribution-stockage du gaz-raffinerie de pétrole) et que l’accord n’est pas suffisamment clair quand à l’assurance de revenus à moyen terme.

    25Les partisans de l’accord soutiennent, dans une perspective nationale, que cet accord gazier russo-serbe est non seulement une garantie énergétique à moyenne échéance, mais surtout redonne une impulsion à une économie serbe moribonde. A plus long terme, l’accord garantira, selon ses défenseurs, un lien stratégique indéfectible avec le plus grand producteur mondial d’hydrocarbures, à un moment où l’U.E. hésite à s’engager davantage dans l’intégration économique et politique de la Serbie. Mais derrière ces arguments économiques, une réalité géographique place en première position les partisans de l’accord avec Gazprom. Dans la question capitale d’une jonction éventuelle entre „South Stream“ et „Nabucco“, Dusan Bajatovic, Directeur général de „Srbijagaz“ est on ne peut plus clair : « Notre compagnie ne participera pas aux négociations sur la jonction des deux gazoducs, mais alors que le projet Nabucco n’en est qu’à ses balbutiements, le projet South Stream est une réalité tangible ».

    3. Processus d’éclatement territorial lié aux enjeux des hydrocarbures

    26Toutes ces luttes d’influence exercent une forte pression économique et politique sur les espaces d’Europe du sud-est. La recherche de nouveaux axes de pénétration énergétiques, à travers des territoires souvent accidentés, explique les processus actuels de mouvements centrifuges. C’est le cas notamment en Serbie et sur ses marges, car ce pays situé à la confluence des tubes énergétiques Est-Ouest dans les Balkans, est en proie aux irrédentismes. L’espoir de développement économique ouvre de formidables perspectives d’essor grâce à l’or noir. Voici trois exemples de saillants, au cœur de l’hinterland balkanique, indispensables pour le transit d’hydrocarbures et qui provoquent de fortes tensions séparatistes.

    A. Le Kosovo à l’intersection des corridors énergétiques

    27A l’intersection des corridors paneuropéens IV, VIII et X définis à la conférence d’Helsinki en 1997, le Kosovo est au cœur d’un réseau de première importance. Véritable entonnoir lorsqu’on observe le Kosovo du point de vue centre-européen, la province s’ « ouvre » au corridor VIII à travers sa façade tournée au Sud vers la Macédoine. Lorsqu’on sait que le Kosovo regorge de minerais rares comme le tungstène ou le zircon utile aux têtes de missiles, on comprend mieux l’intérêt porté par les Etats-Unis à l’axe Burgas/Dürres. A l’Est, dans la basse-Morava, le corridor X draine déjà entre Budapest et Salonique des flux commerciaux vitaux pour la Macédoine ou la Serbie. A l’ouest, le corridor IV Bucarest-Trieste aiguise les appétits des Russes. C’est  pourquoi les projets de tuyaux gaziers et pétroliers soutenus par Moscou contrecarrent au Kosovo les projets américains AMBO (oléoduc) et Nabucco (gazoduc) de faire transiter par les Balkans les hydrocarbures  en provenance d’Asie centrale. Le Kosovo est aussi convoité par les grandes puissances économiques pour ses importantes richesses minérales : 4e réserve mondiale de lignite, plomb,  zinc et cuivre aux  teneurs exceptionnelles.

    28Figure 2 : Le Corridor 10

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    29Ce n’est donc pas un hasard si la  principale base de l’armée américaine dans les Balkans se trouve dans le Sud-Est du Kosovo, c’est-à-dire à 35 kilomètres de l’intersection des corridors VIII et X. Construite à partir de 1999, elle couvre 750 hectares, et peut abriter jusqu’à 7000 soldats. Avec Bondsteel, c’est une présence à long terme des Etats-Unis dans les Balkans qui s’esquisse. Bondsteel est une plate-forme de départ pour une future intervention militaire des Etats-Unis dans la région. En cas de crise en Macédoine ou au Monténégro voisins, les forces américaines pourraient intervenir plus rapidement. En janvier 1999, l’éditorialiste du « Washington Post » déclarait sans ambages que « Le Moyen-Orient devenant de plus en plus fragile, nous allons avoir besoin de bases et de droits de survol aérien dans les Balkans pour protéger le pétrole de la mer Caspienne ».

    B. Bosnie-Herzégovine: le corridor de Brcko, plate-forme énergétique Serbie/Bosnie/Croatie

    30Les Accords de Dayton, signés en 1995, ont créé en Bosnie-Herzégovine deux entités distinctes : la « Fédération croato-musulmane » et la « Republika Srpska ». Dans cet aménagement administratif confédéral, un statut particulier a été attribué en 2002 au canton de Brcko, seul raccord entre Serbie et entité serbe de Bosnie : celui de corridor sous contrôle international.

    31 L’intérêt stratégique de la ville de Brcko  explique l’attention portée par la communauté internationale. Placé sur la rivière Sava, Brcko est actuellement le seul port de Bosnie sur cet affluent du Danube : Brcko est ainsi un lien direct avec la Croatie et la Slovénie à l’Ouest par la Sava, la Hongrie et la Roumanie à l’Est par le Danube. D’autre part, ce port sur la Save accueille traditionnellement le trafic remontant des affluents que sont la Bosna et la Drina. Le gouvernement italien etl’ « International Management Group », agence de l’UNHCR, ont depuis 2001 investi dans la reconstruction du port et la Croatie a dragué en amont sur la Sava afin d’approfondir son lit. Ainsi, le contrôle du carrefour fluvial qu’est Brcko permettra bientôt à la Bosnie d’avoir une ouverture vers le Danube qui, même sans équilibrer la perte d’un débouché sur l’Adriatique, est potentiellement intéressant.

    32Or  Brcko se trouve à 32 kilomètres au sud  du futur tracé du South Stream, sur le raccord que le gouvernement serbe, en entente avec la Russie, a prévu de construire pour fournir de l’énergie gazière à la Republika Srpska. L’enjeu est ici de taille pour le gouvernement de Serbie : approvisionner les populations serbes en livraisons durables de gaz de l’autre côte de la frontière, c’est-à-dire en Bosnie. Mais il y a aussi des enjeux politiques :

    • pour Belgrade, s’assurer de la fidélité du dirigeant des Serbes de Bosnie, Milorad Dodik, qui jusque là menait une politique assez indépendante.

    • pour Sarajevo, les disputes autour du corridor de Brcko lui donnent un moyen de pression sur Belgrade.

    33On comprend donc mieux l’action menée par la communauté internationale sur ce bout de territoire étroit mais stratégique.

    C. En Serbie : la Voïvodine sur le tracé South Stream et Nabucco

    34La Voïvodine est une des deux Provinces Autonomes de la Serbie. Peuplée de 2.031.000 habitants et contrôlant tout le cours du Danube en Serbie, la Voïvodine est une riche région agricole, qui fournit  un tiers du blé du pays. Bien que les Serbes y soient maintenant majoritaires (65%), elle compte une forte minorité hongroise (290.000 habitants) et 26  minorités ethniques.

    35Or la Voïvodine occupe une position stratégique entre l’Europe centrale et les Balkans, passage obligé vers la Hongrie et la Roumanie. Traversée du Nord-Ouest au Sud-Est par le Danube, la Voïvodine fait donc partie du système de canaux à grand gabarit Rhin/Main/Danube. Les couloirs européens IV (Berlin-Mer Noire) et X (Autriche-Mer Egée) la traversent, ainsi que les tracés des futurs gazoducs « South Stream » et « Nabucco ».  C’est pourquoi les grands industriels autrichiens, hongrois et russes tentent de s’implanter en Voïvodine. Les compagnies autrichienne O.M.V. et hongroise M.O.L. ont manifesté leur désir de racheter la compagnie pétrolière serbe N.I.S. ; O.M.V. s’était intéressée dès 2006 à l’acquisition d’une raffinerie à Novi Sad. Mais les Russes ont été plus rapides et Gazprom a acquis 51 % de N.I.S. en décembre 2008. La Voïvodine est ainsi devenue le terrain d’une confrontation stratégique entre une Russie misant sur la Voïvodine comme couloir énergétique vers l’Europe et de contournement de l’ « ennemi » ukrainien ». Ce n’est pas par hasard que Gazprom a décidé en janvier 2008 que le principal centre de stockage gazier russe dans les Balkans serait établi dans le futur en Voïvodine.

    36En octobre 2008, le Parlement de Novi Sad a examiné un projet de nouveau statut lui conférant tous les attributs d’un Etat (gouvernement, banque centrale et représentations à l’étranger). Mais derrière cette question constitutionnelle se cache la question du séparatisme hongrois. Dans un document de la « Coalition hongroise », son dirigeant Istvan Pastor déclarait explicitement : « Le but de la coalition hongroise est la consolidation significative de l’autonomie de la Voïvodine à travers la modification de la Constitution de la République de Serbie, pour la reconstruction dans notre Province du législatif, de l’exécutif et, en partie, du judiciaire». Ainsi, la Hongrie pourrait reconnaître la Voïvodine comme un Etat, faisant dès lors de la Serbie une Fédération serbo-hongroise.  En fait, la Voïvodine constitue aux yeux de ses dirigeants un bloc multinational au nord du Danube, sorte de zone-transitoire entre Serbie et Hongrie : elle aurait vocation à devenir une Eurorégion rattachée à l’Europe centrale, aux confins méridionaux de l’U.E.

    Conclusion

    37La petite Serbie se trouve donc à un moment-clé de son histoire : soit elle intègre le giron de l’U.E. et oriente son économie sur un axe nord-sud, soit elle s’arrime à un bloc oriental guidé par la Russie.

    38Dans la perspective d’une intégration accélérée à l’espace euro-atlantique, la Serbie deviendrait à nouveau, comme elle l’a été au début du XX° siècle, la nation centrale des alliances occidentales dans les Balkans ; cela lui permettrait de rentrer de plain-pied dans la mondialisation, en devenant le pivot des échanges intra et extra européens sur les marges de l’UE. Cela explique que le camp libéral en Serbie soit aussi accroché à l’axe UE/USA. En relevant les valeurs européennes de la Serbie, ils veulent à tout prix s’arrimer à un des pôles majeurs de la Triade, même si cela passe par l’abandon de la souveraineté nationale et par l’émiettement territorial.

    39Par contre, si la pénétration économique de la Russie continue à ce rythme, il est à craindre que la Serbie ne se transforme en point d’accroche avec l’Eurasie. En effet, il est incontestable que face à ces menaces centrifuges (Kosovo, Voïvodine) et à la crise économique durable, un mouvement d’opinion s’est répandu en faveur de la recherche d’un allié sûr et économiquement solide: c’est la Russie qui joue ce rôle, comme cela pourrait à l’avenir être la Chine.

    40Il est intéressant de voir dans cette configuration le cheminement de la Bulgarie, nation traditionnellement russophile mais dans l’espace euro-atlantique. Des similitudes apparaissent avec la Serbie, comme les forts investissements russes et la russophilie du peuple bulgare. Mais à la différence de la Serbie, les pressions économiques n’ont pas débouché sur des mouvements centrifuges : la position plus centrale de la Serbie explique les visées territoriales à l’œuvre chez cette dernière.

    41Dans ce contexte, le combat entre Occidentaux et Russes pour l’acheminement du gaz d’Asie centrale vers l’Europe prend tout son sens. Gazprom a su par une habile politique fondée sur des investissements chez ses alliés étendre son réseau à tous les pays des Balkans, mais l’U.E. et les Etats-Unis n’ont pas dit leur dernier mot.

    source : rge.revues.org