Vous voulez stabiliser les Balkans ? Ramenez la Yougoslavie

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    Le très influent think tank américain Council on Foreign Relations (CFR) a les Balkans sur sa liste de prévention des conflits dans son rapport pour 2018 récemment publié.

    Mais l’idée du CFR selon laquelle les USA sont le pays qui peut préserver ‘la paix et la stabilité’ doit être réfutée – parce que ce sont précisément les USA et leurs alliés les plus proches de l’OTAN qui sont responsables de nombre des problèmes qui affectent la région.

    Ces problèmes résultent tous du démembrement violent de la Yougoslavie multi-ethnique dans les années 90, un processus à l’époque activement soutenu et encouragé par les puissances occidentales. Mais cela n’est pas mentionné dans le rapport sur le contexte régional du CFR, ‘L’effritement des accords de paix des Balkans‘ (Contingency Planning Memorandum No 32).

    A la place, ce sont les Russes qui, quelle surprise, endossent le mauvais rôle – avec ‘La déstabilisation du Monténégro ou de la Macédoine’ donnée comme l’un des scénarios possibles pour 2018. La vérité est toutefois que toutes les ‘poudrières’ identifiées par le CFR – qui pourraient déboucher sur des conflits, tiennent non pas à Moscou, mais aux conséquences des interventions et campagnes de déstabilisation passées des USA et de leurs alliés occidentaux.

    Commençons par la situation en Bosnie-Herzégovine. Ici, le CFR s’inquiète d’un référendum sur l’indépendance en République serbe de Bosnie. Mais les Américains, qui ont soutenu l’autodétermination pour les Albanais du Kosovo dans le cadre de leur stratégie de séparation du Kosovo avec le reste de la Yougoslavie, puis la Serbie, peuvent difficilement s’opposer au vote des Serbes de Bosnie sur leur avenir. Si « l’intégrité territoriale » de la Bosnie leur importe autant, pourquoi pas « l’intégrité territoriale » passée de la Yougoslavie ?

    Dans le Kosovo lui-même, les tensions entre Albanais et Serbes restent élevées. L’intervention « humanitaire » de l’OTAN de 1999 était censée avoir réglé tout cela, mais en fait, c’était l’Occident qui avait grandement fomenté les troubles en soutenant l’Armée de libération du Kosovo, une entité radicale, et en marginalisant les voix kosovares modérées qui souhaitaient dialoguer avec Belgrade.

    La Macédoine est une autre poudrière potentielle. Selon le CFR, les mécontents de la minorité albanaise pourrait chercher à s’unir avec le Kosovo ou l’Albanie. Dans le Monténégro, les Serbes ethniques du nord rejettent encore le gouvernement « indépendant » de Podgorica et se tournent de plus en plus vers Belgrade.

    « Les politiques ethniques dans les Balkans sont interconnectées », dit le CFR. « Si la République serbe de Bosnie essaie de quitter la Bosnie-Herzégovine, quelques-uns des Serbes du nord du Kosovo vont tenter de quitter le Kosovo, et quelques-uns des Albanais de la Serbie du sud vont tenter de quitter la Serbie. Quelques-uns des musulmans de Serbie pourraient également vouloir s’unir avec ce qui reste de la Bosnie-Herzégovine. Si la Macédoine est démembrée, ses Albanais pourraient vouloir une union avec le Kosovo et potentiellement avec l’Albanie et les municipalités à majorité albanaise du nord de la Serbie, ce qui déclencherait les démembrements successifs de la Bosnie-Herzégovine, du Kosovo et de la Serbie », affirme le rapport.

    Si tout cela semble vraiment compliqué, alors peut-être pouvez-vous comprendre pourquoi autant de gens de la région sont nostalgiques de la Yougoslavie.

    « Durant les cinquante ans de la Yougoslavie et du règne de Tito, les Balkans étaient stables. Elles n’étaient pas considérées comme la poudrière de l’Europe. Et aujourd’hui, nous sommes revenus à une situation de poudrière », expliquait Antonye Nedelkovski, un ancien Partisan yougoslave dans un article de PRI, ‘La montée de la Yougo-nostalgie’ en 2015.

    L’année dernière, un sondage Gallup rapporté par RFE/RL démontrait que de larges majorités en Serbie, en Bosnie-Herzégovine, dans le Monténégro, en Macédoine, et 45% des Slovènes pensent que le démembrement de la Yougoslavie a été une mauvaise chose – Même si, parmi ces pays, quelques-uns sont pourtant des « bons élèves » de la libéralisation.

    La Yougoslavie ne donnait pas seulement la stabilité aux peuples des Balkans, mais aussi la sécurité économique. Pour les gens de la région, il était logique de s’unir en un État fédéral. La ‘fraternité et l’unité’ offraient un bien meilleur contexte social que les tensions ethniques et le désordre. Comme le dit Besim Spahic cité dans l’article de RFE/RL, « Dans la Yougoslavie de Tito, la Bosnie était définie comme un État commun de Serbes, de Croates et de musulmans. Nous nous concentrions sur nos valeurs communes entre groupes ethniques différents. Aujourd’hui, les différences sont valorisées et même exagérées hors de toute proportion. »

    La Yougoslavie était arrivée à des succès éclatants dans les champs de la culture, du sport, des arts, de l’éducation et du développement humain. Sa destruction a été une tragédie non seulement pour les peuples des Balkans, mais pour toute l’humanité.

    Dans l’ancienne Guerre froide, la Yougoslavie non-alignée servait un des buts de l’Occident. Le président yougoslave, l’ancien leader des Partisans yougoslaves Josip Broz Tito, avait généralement bonne presse. Des intellectuels de gauche applaudissaient le modèle yougoslave d’autogestion. Les Occidentaux regardaient avec plaisir les films et téléfilms de bonne qualité venus de Yougoslavie et s’offraient des séjours touristiques dans le pays.

    Mais, après la chute du mur de Berlin, la Yougoslavie est devenue « le pays superflu » . Dans les mots de George Kenney, un administrateur du Département d’État des USA, « il ne restait plus de place pour un grand pays socialiste indépendant qui résistait à la mondialisation ».

    L’Allemagne a activement soutenu et encouragé la sécession de la Slovénie et de la Croatie de la fédération yougoslave.

    La création d’une Bosnie ‘indépendante’ était avant tout un projet américain. Les USA ont soutenu le séparatiste Alija Izetbegovic et efficacement saboté toute possibilité de solution pacifique au problème bosniaque, quand l’ambassadeur Warren Zimmerman a persuadé Izetbegovic de revenir sur sa signature de l’Accord de Lisbonne parrainé par l’UE en 1992. Comme je l’ai noté précédemment, Zimmerman a de fait mis le feu aux poudres d’une guerre brutale qui a fait une estimation de 100 000 morts.

    En lieu et place d’une Yougoslavie forte, il y a aujourd’hui une mosaïque de petits États économiquement faibles dans les Balkans. Cela convient aux USA, avec leur stratégie impériale de la division pour régner, certes, mais c’est clairement contre l’intérêt des peuples de la région.

    La seule façon de régler le problème des Balkans est de revenir en arrière dans le temps. La reconstruction graduelle d’une Fédération yougoslave multi-ethnique – avec les mêmes droits garantis à tous ses citoyens – et un accord d’amitié avec l’Albanie, qui pourrait peut-être se voir offrir un statut de membre « associé », est la solution logique aux divisions actuelles. Seulement, n’espérons pas que le CFR, malgré toutes ses inquiétudes sur des « poudrières » dans les Balkans, la recommande.

    source : entelekheia.fr

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