Belgrade : 15 ans après le bombardement, les Serbes n’oublient pas

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    15 ans après le bombardement de Belgrade par l’OTAN, Jean-Christophe Buisson rappelle le rôle de la France dans cette opération et l’amertume toujours vivace du peuple serbe envers son allié d’hier.


    Jean-Christophe Buisson est rédacteur en chef au Figaro Magazine et essayiste, auteur de «Histoire de Belgrade» et «Mihailovic» (tempus).


     

    Si plusieurs milliers de familles ont préféré en 1999 la valise au cercueil et ont fui la province sans espoir de retour, quelque 100 000 Serbes sont restés dans la région. Ils sont majoritairement installés dans le nord du Kosovo, où ils ne reconnaissent pas le pouvoir central de Pristina et rêvent d’un rattachement à la Serbie, sur le modèle de la Crimée avec la Russie. Ceux demeurés hors de cette zone semi-autonome, qui recouvre environ 10 % du territoire kosovar, vivent dans la peur, protégés dans leurs villages-enclaves par les forces de l’OTAN (la KFOR), empêchés de vivre leur foi librement dans une région où la multiplicité des églises et des monastères rappelle au visiteur qu’elle fut pourtant le berceau religieux et historique de la Serbie moderne. La tension entre les communautés est toujours présente, l’arrestation il y a deux mois par les autorités albanaises d’un élu serbe modéré de la ville de Kosovska Mitrovica, Oliver Ivanovic, suspecté de crimes de guerre, n’ayant guère aidé à l’apaisement général.

    L’absence de la France dans cette opération militaire d’envergure n’aurait sûrement pas privé l’OTAN de sa victoire. Et les Serbes n’éprouveraient pas cette amertume, ce « mal à la France » dont on imagine qu’il ne s’effacera pas avant plusieurs générations.

    Et à Belgrade? Quinze ans après, le souvenir du bombardement de mars 1999 n’est pas douloureux pour les raisons qu’on imagine. Même s’il en reste – à dessein – quelques stigmates architecturaux dans le centre-ville, la reconstruction des bâtiments ne fut pas difficile. Celle des cœurs, si. Recevoir des obus et des missiles sur la tête, les Belgradois en avaient l’habitude depuis des siècles: de la part des Ottomans, des Austro-Hongrois (en 14-18), des Allemands (en 1941), des Anglo-Américains (en 1944). Mais par des avions ou des canons français, la chose était aussi nouvelle qu’inattendue. Comment était-il possible que le pays de Victor Hugo, mobilisant la communauté européenne en 1876 contre l’agression turque («on assassine un peuple»), la deuxième patrie du futur roi Pierre Ier Karadjordjevic, qui avait servi dans la Légion étrangère contre la Prusse en 1870, le fidèle allié qui était entré en guerre en 1914 pour défendre la Serbie menacée et avait permis sa libération des jougs bulgare et autrichien en 1918, la nation qui avait donné naissance au général De Gaulle, admirateur du mouvement de résistance monarchiste et antinazi du général serbe Draza Mihailovic, se trouvât, au crépuscule du XXème siècle, du côté de ses ennemis? Telle était la question principale que se posaient les Belgradois entre mars et juin 1999. Et se posent aujourd’hui encore.

    Un tel raisonnement peut certes paraître déraisonnable, romantique, naïf – on ne fait pas de la politique, de la diplomatie ou la guerre avec des sentiments. Mais les Serbes vous répondront que l’absence de la France dans cette opération militaire d’envergure n’aurait sûrement pas privé l’OTAN de sa victoire. Et ils n’éprouveraient pas cette amertume, ce «mal à la France» dont on imagine qu’il ne s’effacera pas avant plusieurs générations.

    source : lefigaro.fr