Serbie, pays de toutes les migrations

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    Miroir des bouleversements que la Serbie a connus depuis les années 1990, les mouvements migratoires, volontaires ou forcés, individuels ou collectifs, ont accompagné la recomposition de l’espace politique de ce pays, comme celui des autres États successeurs de la Yougoslavie socialiste.

    Serbie, pays de toutes les migrations

    Mirjana Morokvasic et Goran Penev*

    La Serbie(1) est aujourd’hui le pays de toutes les migrations. Elle compte actuellement 7,2 millions d’habitants, soit 300 000 personnes de moins qu’il y a dix ans(2). Plusieurs centaines de milliers de ses ressortissants sont partis depuis 1990 chercher une vie meilleure ou un climat politique plus clément qui en Europe, qui aux États-Unis, ou encore au Canada et en Australie, là où se trouvaient déjà les émigrants de vagues précédentes ou leurs descendants. Longtemps fondue dans l’ensemble de l’émigration yougoslave, cette population a été désignée selon les époques par différents vocables : « émigrants » – sous entendu politiques –, « expatriés » ou, « travailleurs temporaires » (Gastarbeiter en RFA), pour désormais être qualifiée de « diaspora ». Aujourd’hui, c’est le départ de jeunes hautement qualifiés qui passe pour le phénomène le plus inquiétant.

    Dans les années 1990, la Serbie a également reçu plusieurs centaines de milliers de réfugiés de guerre (serbes à plus de 90 %) en provenance de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, ainsi que des personnes déplacées venant du Kosovo. Les guerres yougoslaves et les sanctions internationales ont non seulement fait fleurir l’économie parallèle, mais également favorisé le développement de la migration marchande et les trafics en tous genres de part et d’autre des frontières de la Serbie alors sous embargo(3). Le trafic des personnes, et notamment  des femmes destinées à la prostitution et à l’industrie du sexe, en est la dimension la plus sordide.  Le contexte fut  également favorable à l’implantation de nouveaux migrants, notamment des entrepreneurs chinois.

    Quand bien même le pays demeure peu attrayant en tant que destination, le nombre d’immigrés et de demandeurs d’asile ou de personnes cherchant à transiter augmente chaque année. Enfin, la Serbie reçoit annuellement plusieurs milliers de personnes en vertu des accords de réadmission qu’elle a signés avec les États membres de l’Union européenne (UE) et avec la Suisse. 

    L’émigration en provenance de Serbie

    Les premiers départs massifs datent du début du XXe siècle. Ils avaient alors pour destinations l’Europe (Allemagne, France, Suisse entre autres) et l’outre-mer (États-Unis, Australie, Argentine).

    L’exportation de main-d’œuvre du temps de la Yougoslavie socialiste

    Dans les années 1960, les ressortissants serbes se joignent aux flux des « travailleurs temporaires » du reste de la Yougoslavie et des autres pays du Sud européen, intégrant le système du travail migrant établi en Europe à cette époque. L’ouverture des frontières et l’exportation de main-d’œuvre vers les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord constituent probablement une des caractéristiques marquantes de la Yougoslavie, « pays socialiste à part ».

    Les effets pervers d’une industrialisation excessive et d’un exode rural rapide se font en effet sentir. La politique de plein emploi et de croissance extensive n’est alors plus possible. L’introduction du « socialisme de marché », en 1965, crée un précédent : pour la première fois, un pays dont « le droit au travail pour tous » est la pièce maîtresse de la construction idéologique, se trouve directement confronté au phénomène du chômage. Dès lors, une « politique de l’émigration de travail » est mise en œuvre et des accords bilatéraux sont signés, entre 1965 et 1969, avec la France, l’Autriche, l’Allemagne, la Suède, les Pays-Bas, la Suisse et même l’Australie. Ils s’accompagnent de dispositions sur la suppression de visas. Les détenteurs du passeport de la RFSY peuvent ainsi circuler librement, facilitant pour de nombreux travailleurs une double stratégie combinant l’installation dans le pays d’accueil et des épisodes de retour(4).

    L’imbroglio des chiffres

    La plupart des Serbes qui émigrent se dirigent vers les pays où sont déjà installés leurs proches : l’Allemagne est en tête de liste (103 000 personnes enregistrées) et attire un Serbe sur quatre, suivie de l’Autriche (88 000), de la Suisse (66 000), de la France (27 000) et de l’Italie (20 000). Au début des années 2000, 75 % des émigrés serbes se concentraient dans ces cinq pays(5). On constate cependant que, désormais, certaines destinations traditionnelles perdent leur attrait. C’est le cas de la France qui n’accueille plus qu’un émigré serbe sur 15, contre 1 sur 8 en 1981. Depuis 1990 sont apparues de nouvelles destinations comme la Hongrie et la Russie.

    Les estimations chiffrées de leur présence varient considérablement selon que l’on se réfère aux recensements réalisés en Serbie ou à ceux effectués dans les pays récepteurs. Les statistiques serbes sous-estiment en fait le nombre de Serbes résidant à l’étranger comparativement aux sources des pays récepteurs qui donnent des chiffres plus élevés, notamment parce qu’elles comptent, outre les Serbes,  les ressortissants de la République Fédérative de Yougoslavie (1992-2003) et ceux de la Communauté d’États de Serbie-et-Monténégro (2003-2006), ou encore les « ex-Yougoslaves ». Les écarts sont substantiels, en particulier pour l’Allemagne, l’Italie et la Suisse, où  les sources statistiques locales indiquent deux voire trois fois plus de ressortissants serbes sur leur sol que le recensement serbe de 2002 : 219 000 en Allemagne, 61 000 en Italie et 212 000 en Suisse. La France est le seul pays récepteur de migrants de l’ex-Yougoslavie où les Serbes ont toujours été majoritaires – reflet de liens privilégiés et de longue date noués entre la France et la Serbie. En 2008, la Serbie est le pays de naissance de 66 756 habitants de la France ; 43 112 sont Serbes, ce qui place ceux-ci en 16e position parmi les étrangers en France(6).

    Selon le recensement serbe de 2002, 414 000 ressortissants de Serbie se trouvaient à l’étranger (295 000 selon celui de 2011), mais leur nombre serait plutôt proche d’un million si l’on tient compte des sources des principaux pays d’accueil. Ce chiffre est amplifié par la présence d’une population en situation irrégulière, difficile à estimer, dont l’existence est rappelée par les demandes de réadmissions faites auprès des autorités serbes par les États récepteurs. Quant aux estimations concernant la diaspora serbe qui engloberait tous les ressortissants serbes de Serbie et de la région résidant à l’étranger, y compris leurs descendants, elles dépassent les deux millions(7).

    Le profil des migrants

    Les migrations en provenance de Serbie sont jeunes et masculines.  Les émigrés hautement qualifiés et détenteurs d’un diplôme universitaire sont plus nombreux qu’autrefois, reflet d’une augmentation du niveau d’éducation et de qualification qui caractérise la population dans son ensemble : 11 % des émigrés bénéficient d’un bon niveau de formation, taux identique à celui de la population locale. Celui-ci est en revanche bien plus élevé parmi les émigrés récents et dans la tranche d’âge des 30-40 ans. Reflet à la fois des politiques sélectives des pays d’accueil et des réseaux établis de longue date, ces migrants se trouvent inégalement répartis dans les pays de réception : si un migrant sur deux au Canada peut se prévaloir d’un niveau d’éducation supérieur et si ceux qui sont partis aux États-Unis et en Hongrie sont trois fois plus qualifiés que la moyenne, l’Autriche n’a par contre attiré que la population peu qualifiée (2 % seulement des émigrés serbes y ont un niveau supérieur)(8).

    L’engagement de la diaspora

    Alors que le débat sur l’émigration en Serbie s’est longtemps cristallisé autour de la perte du capital humain(9), les autorités prennent peu à peu conscience que  ces départs pourraient aussi être une chance à saisir : ceux qui émigrent pourraient contribuer à rétablir des liens et à moderniser le pays. La Serbie cherche à présent à renouer avec l’ensemble de ses citoyens extraterritoriaux, dont l’apport en devises  est appréciable : depuis 2000, il contribue à 13,7 % du PNB serbe (en 2012, les transferts  ont représenté 2,7 milliards d’euros)(10). Les Serbes de l’étranger sont en outre des investisseurs potentiels mais également des intermédiaires importants qui revendiquent désormais un rôle politique. Il s’agit d’une population dispersée et hétérogène que l’appellation récente de « diaspora serbe » –  terme englobant, valorisant et neutralisant – vise à rassembler en mobilisant ses membres autour de leur identité nationale serbe. Pour ce pays candidat à l’adhésion européenne, le fait d’avoir près d’un million de ressortissants déjà résidents et/ou citoyens de l’UE est un capital précieux.

    Le recours à des personnalités de la diaspora pour occuper des postes clés dans les gouvernements pendant les années qui ont suivi la chute du régime Milosevic témoigne de la volonté de la Serbie de s’appuyer sur ce capital social et humain. Cette diaspora a par ailleurs connu son premier test politique le 13 juin 2004 lors de l’élection présidentielle : alors qu’un nombre très limité d’électeurs a pu s’inscrire sur les listes à l’étranger, ceux qui ont voté, contrairement aux attentes, ont compris l’enjeu mieux encore que les électeurs en Serbie : en votant dans leur très grande majorité pour Boris Tadic, le candidat du Parti démocratique (DS), ils ont opté pour l’avenir européen de la Serbie, plutôt que pour le retour au passé.

    L’immigration en Serbie

    Alors que la Serbie n’avait pas connu l’immigration de l’étranger, elle s’est trouvée confrontée dans les années 1990 à des flux massifs, majoritairement en provenance des pays voisins successeurs de la RSFY. Plus récemment, les arrivées se multiplient, en provenance de pays tiers (demandes d’asile, migrations de travail, migrations familiales) mais elles restent encore peu nombreuses.

    Réfugiés de guerre de Bosnie-Herzégovine et de Croatie

    Entre 1991 et 1995, la Serbie a accueilli des réfugiés majoritairement serbes en provenance de Croatie et de Bosnie-Herzégovine (ceux-ci n’ont qu’exceptionnellement cherché refuge à l’étranger) : ils étaient plus de 600 000 en 1996. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), la Serbie était alors le premier pays en Europe et le cinquième dans le monde en nombre de réfugiés pour 1 000 habitants. Si l’impact démographique de cette arrivée massive doit prendre en compte des départs de Serbes à l’étranger (plus de 400 000), le recensement de 2002 permet de mettre en évidence la serbisation de la population, auparavant plus multiethnique, notamment en Voïvodine, la province du Nord qui a proportionnellement reçu le plus de réfugiés serbes. La part des Serbes est ainsi passée de 80 à 83 % en Serbie, et de 57 à 65 % dans cette province entre 1991 et 2002.

    En 2012, le HCR répertoriait encore en Serbie 66 400 réfugiés, soit un dixième  de leur nombre en 1996.

    Réfugiés et personnes déplacées du Kosovo

    Alors que la majorité des réfugiés serbes de Bosnie-Herzégovine ou de Croatie est restée en Serbie et que ceux qui avaient pu retourner dans leurs foyers ont dû attendre des années pour le faire, le contexte politique et militaire qui prévalait au moment de la guerre du Kosovo et des raids de l’Otan a permis de gérer l’exode des Albanais du Kosovo comme une évacuation temporaire, épargnant ainsi de nombreuses vies. En effet, il s’agit du seul exode massif pendant les guerres yougoslaves qui fut aussitôt suivi de retour : deux mois après la signature des accords de paix, le 9 juin 1999, 772 300 Kosovars albanais sont rentrés au Kosovo (dont 718 000 en provenance des pays limitrophes).

    Avec le départ des forces serbes et l’entrée des forces multinationales (KFOR) au Kosovo en juin 1999, la population non albanaise a pris à son tour le chemin de l’exil. Le HCR estime que plus de 200 000 Serbes et autres minorités non albanaises – Roms, Ashkalis et Gorani, considérés comme « pro-Serbes » – ont alors quitté la province pour la Serbie. Certains ont trouvé refuge dans les enclaves serbes à l’intérieur du Kosovo, sans toutefois pouvoir retourner chez eux, leur maison ayant dans bien des cas été détruite.

    Derniers arrivés en Serbie, ces migrants forcés sont considérés par les organisations internationales comme des personnes déplacées internes (IDP). Globalement, le nombre de réfugiés est désormais en baisse, compte tenu notamment de l’intégration sur place et, dans une moindre mesure, des retours. Mais celui des personnes répertoriées en Serbie par le HCR comme des IDP stagne autour de 200 000, la plupart se trouvant dans une situation d’extrême précarité. Les plus vulnérables sont les Roms, qui représentent 11 % des réfugiés en provenance du Kosovo. À l’autre extrême, les jeunes et les personnes dotées d’un capital social, conscients des perspectives d’intégration en Serbie, sont nombreux à vouloir rester. Finalement, depuis 2000, très peu de Serbes et autres IDP sont revenus au Kosovo. Les violences de mars 2004 à l’encontre des Serbes ont même déclenché de nouveaux départs.

    Demandeurs d’asile

    Trois mille ressortissants étrangers ont déclaré vouloir demander l’asile en Serbie en 2011, et autant en 2012. Seuls 12 % (336), pour la plupart ressortissants d’Afghanistan et de Somalie, ont effectivement déposé une demande. La majorité des procédures est restée sans suite, les demandeurs ayant quitté le pays sans attendre la décision – généralement négative – des autorités. En 2012,  seuls trois demandeurs ont obtenu le statut de réfugié. Par contre, le nombre d’éloignements du territoire est en augmentation (7 899 cas en 2012, contre 7 126 en 2011). Il s’agit essentiellement de personnes qui avaient obtenu l’autorisation provisoire de séjour à la suite de leur déclaration d’intention de demander l’asile(11).

    Le cas des réadmissions

    La Serbie reçoit annuellement plusieurs milliers de ses propres ressortissants, renvoyés, en particulier d’Allemagne, de Hongrie et de Suède, dans le cadre des accords de réadmission. Les chiffres fournis par les autorités de l’Aéroport de Belgrade qui sous-estiment le nombre réel de ces renvois, témoignent néanmoins d’une nette tendance à l’augmentation (4 434 en 2010, 6 740 en 2012) ; ces retours concernent surtout des Roms. Population démunie, peu scolarisée et généralement sans emploi, sa réintégration dans le pays est d’autant plus difficile.

    Immigration de travail

    La « population immigrée » en Serbie était de 27 622 personnes en 2012. Plus de la  moitié provient de six pays : Chine (21 %), Russie, Roumanie, Macédoine, Libye et Ukraine. À l’exception des Chinois et des Libyens, où la part des femmes est respectivement de 44 et 42 %, ces dernières sont nettement majoritaires dans tous les autres groupes (77 % parmi les Russes, 88 % parmi les Roumains et autant parmi les Ukrainiens), reflet à la fois de la nature des demandes du marché du travail et des situations matrimoniales. Les demandes de permis de séjour en Serbie  sont motivées soit par le regroupement familial,  soit – de plus en plus – par la recherche d’un emploi : en  2012,  8 095 étrangers se sont vu accorder un permis  temporaire  de travail. Moins de un sur dix a obtenu un permis de séjour « étudiant ».

    La plus ancienne et la plus importante communauté immigrée est la population chinoise  (5 821 personnes dont plus de 41 % détenant un permis de travail en 2012) installée surtout à Belgrade et faisant partie du paysage urbain de la Serbie depuis 1996. Il s’agit d’entrepreneurs qui ont trouvé dans ce pays  en transition un lieu propice à l’implantation de petits commerces. Ainsi, des marchés chinois ont vu le jour dans la plupart des villes et celui de Belgrade est devenu la principale plaque tournante du commerce de gros dans les Balkans. Depuis 2010, la Serbie a vu arriver une autre population de Chinois : des investisseurs, des professionnels bien qualifiés et des travailleurs engagés notamment dans des grands chantiers de construction comme celui du pont sur le Danube au nord de Belgrade.

    Notes
    (1) La République Fédérative Socialiste de Yougoslavie (RFSY) s’est désintégrée dans et par la guerre en 1992. La Serbie a d’abord fait partie de deux États successeurs intermédiaires : la RFY – République Fédérale de Yougoslavie  (1992-2003), puis la Communauté d’États de Serbie-et-Monténégro (2003-2006). Ses ressortissants ont connu trois passeports différents en moins de vingt ans.
    (2) Selon le recensement de la population en Serbie de 2011. Celui de 2002 dénombrait 7 490 000 habitants.
    (3) Michel Roux, Frontières, territoires et échanges dans les Balkans dans la perspective de l’intégration européenne, Territoires en mutation, décembre 1997, n° 2.
    (4)  Mirjana Morokvasic, “Les Yougoslaves”, in : Garson J.P. et Tapinos G. (dir.) L’Argent des immigrés,  Paris, PUF, 1981, pp. 267-300.
    (5) Selon le recensement de la population de 2002.
    (6) Insee. Le recensement de la population en France en 2008.
    (7) 2 292 352 selon la Banque mondiale, Migration and Remittances Factbook, World Bank, Washington D.C., 2008.
    (8) Jelena Predojević-Despić et Goran Penev, Ko su i gde idu: karakteristike i razmeštaj građana Srbije u inostranstvu po zemljama prijema i značaj migrantskih mreža,  Nacionalni interes, VIII, 3/2012, 355-388.
    (9) Au début des années 1990, les taux de départ de certaines institutions académiques variaient  entre 4,5 et 15,3 %, ce qui pouvait rendre impossible leur fonctionnement. Voir également : Mirjana Morokvasic, La mobilité des élites scientifiques en provenance de l’Autre Europe: exode ou circulation, Revue d’études comparatives Est-Ouest, 1996, n° 3 (septembre), pp. 31-73.
    (10) Migracioni profil Republike Srbije za 2012.
    (11) Migracioni profil Republike Srbije za 2012.
    (12) La Serbie a adopté la définition des Nations unies : est considéré comme immigré celui dont le séjour est supérieur à douze mois. Službeni glasnik 107/12 (Journal officiel – Official Gazette of RS)

    * Sociologue, Directrice de recherches au CNRS émérite-Institut des Sciences Sociales du Politique – ISP ; démographe, chercheur à l’Institut des Sciences Sociales, Belgrade.

    source : ladocumentationfrancaise.fr

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