Le rôle des religions dans les conflits balkaniques

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L’ex-Yougoslavie est souvent citée comme un cas d’école de la réapparition des conflits religieux vers la fin du XXe siècle. Voilà une vraie guerre, particulièrement atroce, la première en Europe depuis un demi-siècle, qui se déclenche à l’intérieur de ce qui fut pendant soixante-treize ans un même pays, entre des peuples dont la plupart parlent la même langue, vivent mêlés, et semblent ne se distinguer l’un de l’autre que par la religion. Il n’est pas étonnant que ces faits aient été mis en rapport avec les autres conflits entre adeptes de religions différentes qui sévissent ailleurs dans le monde, et avec le « réveil du religieux » et le développement des fondamentalismes de toute espèce. Samuel Huntington trouve dans ce conflit des arguments de poids pour sa thèse du « choc des civilisations ». et certains auteurs parlent de « guerre de religion », ce qui laisse entendre que les causes du conflit seraient à rechercher dans les religions elles-mêmes. Il importe d’examiner les faits de plus près, pour déterminer quel est exactement le rôle des croyances et des confessions religieuses dans ces affrontements.

RELIGIONS ET IDENTITÉS NATIONALES

Les trois principales religions présentes dans les Balkans sont, comme on sait, l’orthodoxie, le catholicisme et l’islam. On peut, dans la plupart des cas, mettre un signe d’identité entre appartenances confessionnelle et « nationale ». Ainsi, pour s’en tenir au territoire de l’ex-Yougoslavie, on dira que sont orthodoxes les Serbes, les Monténégrins et les Macédoniens ; catholiques les Croates, les Slovènes et les Hongrois ; musulmans les Bosniaques (appelés jusqu’en 1993 « Musulmans » avec majuscule) et la grande majorité des Albanais. On peut étiqueter de la même façon les minorités moins nombreuses, celles qui ont peu pesé dans les événements récents : Roumains (ou « Valaques ») orthodoxes, Tchèques catholiques, Turcs musulmans, etc.

Le lien étroit entre appartenance confessionnelle et identité nationale est un trait commun à tous les pays de la région. Quand on dit que telle population est « orthodoxe », « catholique » ou « musulmane », il va de soi qu’on ne considère pas la religion comme foi et engagement personnel, mais uniquement en tant que phénomène sociologique comme l’entendaient Émile Durkheim ou Max Weber ; en tant qu’appartenance héréditaire à une communauté qui se définit par son rapport traditionnel avec une certaine confession, et reste même inconsciemment conditionnée par elle, quels que soient la foi ou l’incroyance de chacun de ses membres, son rapport personnel au dogme et à la morale de l’Église en question. C’est ce qu’on désigne parfois par la formule « appartenance sans croyance »

Un excellent connaisseur des Balkans, l’historien britannique Hugh Seton-Watson, écrivait il y a un demi-siècle : « Les peuples orthodoxes, et surtout les Serbes et les Bulgares, prennent fort à la légère leur religion. Ils sont très sensibles à une attaque du dehors contre leur Église, mais pour des raisons d’orgueil national plutôt que de piété religieuse. Et avant lui le géographe serbe Jovan Cvijic avait noté, à propos de son propre peuple : « La religion orthodoxe perdit presque son caractère dogmatique et, revêtant un caractère plutôt ethnique, elle devint l’Église serbe. » Les remarques s’appliquent avant tout aux orthodoxes, dont les Églises sont officiellement « autocéphales », limitées à un seul peuple ; mais une tendance identique peut être observée, à des degrés divers, chez les adeptes balkaniques des autres religions à ambition universelle : le catholicisme et l’islam. Partout dans la péninsule l’appartenance confessionnelle, détachée de la foi proprement dite, tend à s’identifier avec l’allégeance nationale.

Les causes historiques de cette situation sont connues. Elles tiennent à la situation des Balkans à l’intersection de deux zones culturelles, l’ancien Empire ottoman et l’Europe continentale. Le système ottoman, dans les Balkans comme au Moyen-Orient, classait les sujets de l’empire selon leur religion en groupes juridiquement distincts et inégaux, les millets, qu’on traduit généralement par « nations » . Ce système avait été plus ou moins copié par les Habsbourg dans leurs marches méridionales (Croatie, Transylvanie), il concerne donc tous les Balkans, du sud au nord. Nulle part, une communauté de destin ne pouvait y être ressentie entre personnes de religions différentes.

À cette division ancienne s’est superposé au XIXe siècle, dans les Balkans mais non au Moyen-Orient, le « réveil national ». Celui-ci est inspiré par la conception dite « allemande » de la nation, issue de Herder et de Fichte, et commune à toute l’Europe continentale (c’est-à-dire l’Europe sauf sa façade atlantique). Dans cette région, le groupe humain qui se considère comme formant une même nation n’est pas l’ensemble des citoyens d’un même État (conception dite « française ») ; c’est une communauté supposée « naturelle », caractérisée par des traits culturels communs, qui ne dépendent pas des vicissitudes politiques : un Slovène reste slovène quels que soient les États (Autriche, Italie, Yougoslavie, Slovénie) auxquels son village est successivement rattaché.

En Europe centrale, le trait culturel fondateur de solidarité est essentiellement la langue. Mais dans les Balkans, du fait de l’héritage ottoman, il est difficile qu’une telle solidarité s’établisse entre groupes de religions différentes, et à la langue s’ajoute un autre important « marqueur ethnique » : l’appartenance confessionnelle. Si, plus au nord, les nations (slovène, hongroise, roumaine, etc.) sont des groupes linguistiques, au sud on a des délimitations linguistico-confessionnelles : un Bulgare est nécessairement orthodoxe, le bulgarophone musulman ne se considère pas et n’est pas considéré comme un vrai Bulgare, il est un « Pomak » ; un vrai Grec aussi ne peut être qu’orthodoxe, les hellénophones musulmans ont été expulsés de Grèce en 1923 comme « Turcs », et de même les turcophones orthodoxes de Turquie comme « Grecs ».

À propos des Serbes, Croates, Bosniaques et Monténégrins, on peut dire que ces quatre peuples parlent tous « serbo-croate » : les différences linguistiques entre « serbe », « croate », « bosnien », qui ne touchent que des niveaux superficiels de la langue, sont la conséquence, et non pas la cause, de leurs prises de conscience nationale divergentes. Le critère objectif qui fut déterminant au XIXe siècle dans ce processus, c’est uniquement la tradition religieuse : dans cet ensemble linguistique, tout orthodoxe s’est déterminé comme Serbe (ou au Monténégro comme Monténégrin), tout catholique comme Croate, et tout musulman, plus tardivement et après bien des hésitations terminologiques, comme « Bosniaque ».

Un seul peuple balkanique échappe à cette situation : ce sont les Albanais, qui tous : musulmans, orthodoxes et catholiques, s’identifient seulement par leur langue albanaise, et non par leur religion, sans doute parce que leur prise de conscience nationale a été plus tardive et s’est faite contre les nations voisines conquérantes plus que contre l’empire multinational déclinant. Mais il se trouve que les Albanais de l’ex-Yougoslavie (Kosovo, Macédoine) sont musulmans ou, minoritairement, catholiques, tandis que les peuples slaves des mêmes régions (Serbes, Macédoniens) sont orthodoxes. Donc là aussi existe une différence confessionnelle, qui dans ce cas coïncide avec la barrière linguistique.

Pourtant, l’explication historique ne rend pas compte de la réalité vécue. Les prises de conscience nationales remontent pour la plupart au XIXe siècle, et aujourd’hui les pays balkaniques ne comptent pas moins d’incroyants, d’agnostiques, d’athées ou d’indifférents que les autres sociétés européennes. Le régime communiste avait espéré que le recul de la foi religieuse s’accompagnerait d’une atténuation des antagonismes nationaux qui, croyait-on, y étaient liés : erreur complète. Les identités nationales étaient un fait accompli, elles étaient ressenties en tant que telles, elles ne dépendaient plus des religions qui avaient, à l’origine, servi à les délimiter. Les conflits étaient nationaux, ils ne différaient pas fondamentalement des autres affrontements, également nationaux, opposant des coreligionaires distingués par le seul critère de la langue : par exemple entre roumanophones et russophones de Moldavie, également orthodoxes, ou entre Turcs et Kurdes, également musulmans. Dans tous ces cas, les enjeux sont les mêmes : chaque peuple veut être maître de son territoire ou d’un territoire le plus grand possible, il veut y conserver ou y fonder son État, il veut y être seul maître, ou même seul présent. Et quand on en vient à la guerre, il n’est pas question de convertir l’adversaire, mais au mieux de se défendre contre lui, au pire de le dominer, de le dépouiller, de l’éliminer.

Rien n’illustre mieux les motivations politiques, et non religieuses, du conflit que les confidences d’un journaliste belgradois, né de père serbe et de mère croate et jadis baptisé catholique, qui raconte non sans ironie son propre « passage “historique” du catholicisme à l’orthodoxie » et se définit comme « un athée qui abandonne le catholicisme pour se faire orthodoxe. Il décrit cette conversion comme une fête profane, arrosée de bon vin et ponctuée de coups de pistolet. Elle a lieu en 1990, au commencement des affrontements serbo-croates. Elle n’est que le symbole tout formel du choix d’une identité ethnique, et donc d’un camp.

L’ARGUMENT RELIGIEUX DANS LES IDÉOLOGIES

On se tromperait, cependant, si l’on croyait que cette symbolique n’a joué aucun rôle dans le déroulement du conflit. D’abord, les griefs religieux avaient tenu de tout temps une grande place dans la mémoire et le discours justificatif de chaque nation, et ces idéologies ont pris une nouvelle force avec la fin du communisme, qui avait cherché, maladroitement et de façon inconséquente, à les réduire au silence, et les avait parfois utilisées.

C’est chez les orthodoxes que le discours accusateur est le plus nettement religieux. L’orthodoxie se considère comme la religion originelle, le christianisme primitif dont Rome a impardonnablement dévié, et que l’islam a jadis subjugué par la force. L’acte d’accusation contre le catholicisme va depuis la prise de Constantinople par les croisés en 1214, en passant par le prosélytisme de l’Église catholique à la Contre-Réforme et l’ « uniatisme », jusqu’aux massacres de Serbes par les oustachis dans la Deuxième Guerre mondiale. L’islam, ce sont les cinq siècles d’esclavage sous le « joug turc », avec mille épisodes : la bataille de Kosovo (1389) célébrée par l’épopée, et à laquelle l’Église confère un caractère sacré : « le Kosovo, mystère éternel » ; l’indignité de la conversion à l’islam des Serbes « renégats », dont le poème épique du prince-évêque Petar Petrovic Njegos « La Guirlande des montagnes » (1845) exalte la juste extermination ; le maintien de l’ « être serbe », même sous le joug turc, grâce à l’Église… L’islam et le catholicisme, ce sont des religions universelles, celles des empires historiquement oppresseurs : ottoman et autrichien, auxquelles s’est toujours opposée l’orthodoxie, seule religion vraiment nationale, parce que faite d’Églises autocéphales. L’idéologie nationale serbe abolit les distances entre le passé et le présent : au Kosovo, le Serbe se heurte toujours au même adversaire musulman, le Turc d’il y a six cents ans et l’Albanais d’aujourd’hui ; le prosélytisme romain est toujours aussi menaçant, depuis les papes médiévaux jusqu’à Jean-Paul II, encore plus dangereux parce que slave lui-même…

Dans le cas des Croates, leur identification avec le catholicisme, religion universelle, est unilatérale, elle est revendiquée à Zagreb, non au Vatican, mais dans l’idéologie nationale elle n’en est pas moins forte. On a aujourd’hui oublié que le « père de la patrie » croate, Ante Starcevic (1823-1896), fut anticlérical, et de même le grand leader croate Stjepan Radic, assassiné en plein parlement à Belgrade par un député monténégrin en 1928. On se souvient seulement que des papes médiévaux ont, selon certaines légendes, béni les anciens rois croates, que la Croatie fut autrefois antemurale christianitatis ( « le glacis de la chrétienté » ) contre les Turcs, que les franciscains, puis les jésuites ont joué depuis des siècles un grand rôle dans sa vie culturelle, et que les régimes yougoslaves successifs furent toujours hostiles à l’Église. La Croatie se voit volontiers comme défenseur de l’Occident face à des barbares balkaniques, Turcs hier, Serbes aujourd’hui.

Les Bosniaques musulmans se sont vus méprisés par toute une tradition culturelle de l’ancienne Yougoslavie, d’inspiration serbe, qui voyait dans leurs ancêtres des renégats. Ils n’en sont que plus enclins à défendre leur propre identité islamique, et y sont encouragés par le renouveau de l’islam dans le monde entier. Certains accorderont foi aux accusations, venues du Proche-Orient, de « complot chrétien » contre l’islam.

Toutes ces constructions idéologiques, habilement encouragées par les nationalistes de différents bords, touchent aussi bien des incroyants que des croyants.

LA SYMBOLIQUE RELIGIEUSE

Quand le conflit est engagé, il est impossible sur le terrain d’échapper à l’identification nationale. La « nationalité » (Serbe, Croate, « Musulman », Albanais, etc.) était officiellement reconnue dans la Yougoslavie fédérale, mais chacun la choisissait librement, et pouvait aussi refuser de choisir en se déclarant « Yougoslave » (ce qu’ont fait, en 1981, 5,4 % des recensés). Dans la situation de guerre, chacun est classé, qu’il le veuille ou non, au moins à titre de victime potentielle des exactions, et on se fondera pour cela sur des indices à caractère confessionnel : ce peut être le prénom, ce peut être la circoncision, vérifiée de visu sur un suspect… Ainsi, dans les zones de Bosnie passées sous pouvoir serbe, ont été chassés de chez eux, ou parfois tués, en tant que « Musulmans », bien des malheureux qui ne se reconnaissaient pas comme tels et s’étaient déclarés « Yougoslaves ».

Ce traitement infligé par l’adversaire a provoqué chez certains un retour à une religion dont ils étaient jusque-là éloignés. Ainsi ce Bosniaque rescapé des camps serbes qui déclare en 1994 : « Quand j’en suis sorti, je me suis mis à lire le Coran. Après tout ce que j’ai souffert comme musulman, j’ai compris qu’il fallait revenir à Dieu. Avant, je n’attachais pas d’importance à la religion. Maintenant j’ai cessé de boire de l’alcool, de manger du porc. Le retour à la foi n’est pas la cause du conflit, il en est la conséquence.

Le symbole de chaque peuple, ce sont aussi ses lieux de culte. Ceux-ci ont été les cibles favorites des destructions, parce qu’ils sont aux yeux de tous la marque visible de la présence dans un lieu de telle ou telle communauté. Là encore, on trouve un vestige de l’époque ottomane : dans le pays soumis au sultan, les mosquées devaient s’élever plus haut que les églises, et on ne devait pas entendre le son des cloches, mais seulement la voix du muezzin ; la reconquête chrétienne s’était accompagnée, en Croatie au XVIIIe siècle et en Serbie au XIXe, de la destruction des mosquées.

Les Serbes, les premiers, ont pratiqué de façon radicale le « mémoricide », parallèle à l’épuration ethnique : dans les territoires conquis par eux, non seulement les populations non serbes sont expulsées, mais il ne doit rester dans le paysage aucune trace de leur ancienne présence, et donc leurs lieux de culte doivent disparaître. C’est ainsi qu’aujourd’hui en République de Srpska (zone serbe de Bosnie) il ne reste pas une seule des quelque 1 400 mosquées qui s’y dressaient il y a dix ans. Sur leur emplacement on ne voit même pas des tas de pierre, mais seulement des terrains vagues ou des parkings, même quand il s’agissait de chefs-d’œuvre d’architecture du XVIe siècle, comme à Banja Luka ou à Foca. De même dans les régions de Croatie occupées de 1991 à 1995 par les Serbes (« Krajina » dans la terminologie journalistique) aucune église catholique n’était restée debout. On notera que ces destructions ne se sont pas étendues à la Serbie, épargnée par la guerre jusqu’en 1999. Les mosquées et les rares églises catholiques y sont restées intactes, y compris au Kosovo.

Les Croates s’en sont pris aussi à certains lieux de culte orthodoxes, ils ont par exemple rasé le monastère de Zitomislic en Herzégovine, et bien d’autres. ils ont détruit, endommagé ou désaffecté certaines mosquées : presque toutes en Herzégovine, deux sur quatre dans la ville de Livno, etc. Mais en 1995, lors de la reconquête de la « Krajina », ils se sont soigneusement abstenus de ces pratiques et ont fait protéger par la police des églises orthodoxes vides désormais de fidèles, mais intactes. Le souci de ménager l’opinion internationale était passé par là

Les Musulmans bosniaques ne se sont pas systématiquement attaqués aux lieux de culte chrétiens, malgré certains actes de vandalisme isolés. Mais après la fin de la guerre, en 1996 et 1997, on a enregistré à Sarajevo ou ailleurs quelques attentats à l’explosif contre des églises ou monastères catholiques. Au Kosovo, les Albanais, après leur libération en 1999, avaient commencé à s’en prendre aux églises orthodoxes, que seule une protection militaire internationale permanente a permis de préserver.

Il est difficile de voir dans ces destructions de lieux de culte la preuve du caractère religieux du conflit. Il n’est pas besoin de croire à sa propre religion pour détester celle de l’adversaire. Entre les bolcheviks russes de l’époque léniniste qui détruisaient des lieux de culte de toutes religions indistinctement, et les combattants nationalistes qui en détruisent certains sélectivement, quelle différence ?

LES ÉGLISES DEVANT LE CONFLIT

Quand la guerre est engagée, toutes les Églises s’y trouvent impliquées de plusieurs façons inévitables, et qui sont les mêmes pour tous les participants, agresseurs ou agressés : car, au cours des longues années de guerre, quelles que soient les responsabilités initiales, tous les camps sans exception ont fini par être victimes de violences. Quand une communauté souffre, ses pasteurs sont tout naturellement solidaires de leurs ouailles, cherchent à les défendre dans la mesure du possible, et dénoncent avant tout les maux dont elles sont victimes. On peut citer en exemple le livre de Mgr Franjo Komarica, évêque catholique de Banja Luka, en zone serbe de Bosnie : Pour la défense des sans-droits, où il énumère toutes les violences subies par les catholiques de son diocèse et toutes les démarches faites auprès des autorités serbes et internationales pour les faire cesser. Des attitudes analogues ont été celles des dignitaires religieux de tous bords.

Les trois « Églises » ont toutes protesté par la voix de leurs dirigeants (avec plus ou moins de conviction) de leur volonté de paix et d’œcuménisme, notamment lors de rencontres réalisées en terrain neutre, le plus souvent en Suisse. Toutes trois ont aussi en commun leur hostilité au communisme et leur volonté de restaurer leur influence amoindrie par lui, et elles y réussissent fort bien. Elles divergent sur le soutien à apporter au nationalisme de leurs communautés respectives, dont chacun se réclame bruyamment de sa propre tradition religieuse et compte bien l’exploiter à son profit. La solidarité avec les victimes de son propre camp et les proclamations œcuméniques sont parfois difficiles à concilier.

Chez les orthodoxes serbes, l’Église a d’emblée fait entièrement siennes les thèses nationalistes. Un mouvement d’origine ecclésiastique a précédé de plusieurs années la fin du communisme et l’éclatement du conflit yougoslave : c’est l’activisme politique de l’Église orthodoxe serbe. Dès le début des années 1980, celle-ci s’inquiète de la politique, selon elle pro-albanaise, suivie par le régime, et de la menace qu’elle ferait planer sur la population serbe du Kosovo. Dès 1982 est publié un « Appel des 21 pour la défense du peuple serbe et de ses sanctuaires dans le Kosovo et la Metohija », affirmant que dans cette province « le peuple serbe subit un lent génocide bien planifié », et signé par 21 dignitaires ecclésiastiques. La défense du Kosovo est exaltée comme une cause sacrée. Ce mouvement prend de l’ampleur dans les années suivantes. Il rencontre l’adhésion de la majorité de la population serbe. Les dirigeants communistes n’osent pas s’y opposer ouvertement, et laissent ses thèses se répandre dans la presse. C’est une première dans le monde orthodoxe : une Église s’oppose ouvertement au pouvoir, et le défie avec succès.

À partir de 1987, la situation change. La « menace contre le peuple serbe », au Kosovo et ailleurs (Croatie, Bosnie), dénoncée d’abord par des ecclésiastiques, devient aussi le principal thème du nouveau dirigeant communiste serbe, Slobodan Milosevic, qui prend ainsi le contre-pied de la politique de Tito, dite « de fraternité et d’unité ». Dès lors, malgré l’opposition idéologique entre croyants orthodoxes et communistes, qui ne faiblit pas, les uns et les autres communient dans l’exaltation nationale et la dénonciation des peuples voisins. Cette convergence est naïvement exprimée par un slogan entendu lors des meetings :

Slobodan, tu as beau être communiste, nous t’aimons autant que Jésus-Christ.

En 1989, l’Église commémore le sixième centenaire de la bataille de Kosovo par des processions qui promènent dans toutes les régions habitées par des Serbes les reliques du prince Lazare, tué dans cette bataille en 1389. Elle organise aussi des cérémonies publiques d’inhumation solennelle des victimes du génocide oustachi en 1941-1945. Toutes ces cérémonies religieuses, autant que les meetings monstres organisés dans la même période par Milosevic, contribuent à raviver l’hostilité envers les peuples voisins (Albanais, Croates, Musulmans bosniaques) et préparent l’opinion aux guerres qui vont être engagées.

Pourtant, en même temps qu’elle prend la tête du courant nationaliste, l’Église orthodoxe condamne le communisme sous toutes ses formes. De ce fait, en Serbie même, elle n’a cessé de s’opposer à Milosevic, malgré le parallélisme de leurs objectifs nationaux, qui sont aussi ceux des principaux partis d’opposition. En Bosnie elle est à l’origine de la création du Parti nationaliste serbe, le SDS de Radovan Karadzic, et elle le soutiendra pendant toute la guerre, jusqu’au plus fort de l’épuration ethnique. L’Église condamne Milosevic pour tous ses gestes conciliateurs : l’acceptation du plan Vance pour la Croatie en 1992 et du plan Vance-Owen pour la Bosnie l’année suivante. Elle contribue à l’échec de ce dernier projet. Finalement, en 2000, elle applaudit à la chute de Milosevic, et soutient fermement le nouveau président, Vojislav Kostunica, car celui-ci, avec son nationalisme anticommuniste, a toujours été proche des positions de l’Église.

Chez les catholiques, les Églises locales, comme toute la société et tous les partis sans exception, sont favorables d’emblée à l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, et plus tard à la défense de cette indépendance contre l’agression. Le Vatican, qui espérait d’abord le maintien d’une communauté yougoslave, y renonce quand l’éclatement apparaît irréversible, à partir d’octobre 1991, et soutient dès lors l’indépendance. En Croatie l’Église évite de se prononcer pour ou contre un parti, parce que plusieurs forces non communistes sont en compétition. Mais le HDZ ultranationaliste de Franjo Tudjman, qui l’emporte, jouit de la sympathie d’une bonne partie du clergé, sinon de la hiérarchie.

Cependant, des divergences importantes apparaissent en 1993, quand éclate le conflit croato-bosniaque. La politique anti-musulmane de Tudjman est condamnée non seulement par toute l’opposition, mais aussi par une grande partie de l’Église. L’épiscopat de Croatie s’y oppose par la voix notamment du cardinal Kuharic de Zagreb, et celui de Bosnie-Herzégovine soutient fermement le principe de la Bosnie multiethnique. Les franciscains de Croatie et de Bosnie s’impliquent tout particulièrement dans cette cause, par exemple leur supérieur, le frère Petar Andjelovic. À l’opposé, les franciscains d’Herzégovine soutiennent les « ultras » du HDZ de la même région, où la chasse aux Musulmans va bon train. D’où des conflits internes à l’Église. Dans cette querelle, le Vatican prit parti avec éclat pour la Bosnie multiethnique, en nommant cardinal (le plus jeune au monde) Mgr Vinko Puljic, de Sarajevo, l’évêque le plus engagé dans cette cause. Les malentendus entre catholiques étaient particulièrement sensibles lors de la visite de Jean-Paul II dans la capitale bosnienne en 1997 : les fidèles croates y voyaient l’occasion de serrer les rangs « entre soi », tandis que le pape ne cessait de prôner la coexistence avec les autres communautés.

Chez les musulmans de Bosnie le Parti nationaliste au pouvoir pendant la guerre, le SDA, a été fondé par Alija Izetbegovic, musulman convaincu, auteur d’une Déclaration islamique (1970) pour laquelle il a été condamné à la prison en 1983, soucieux de « réislamiser les musulmans », et très lié aux milieux religieux. Les courants plus « laïques », comme celui incarné par l’homme d’affaires Adil Zulfikarpasic, seront très vite écartés de ce parti. Le « clergé » musulman soutient le SDA sans la moindre faille, et il a joué en temps de guerre un rôle considérable dans l’armée bosniaque et dans la vie publique.

Ces remarques ne s’appliquent qu’aux musulmans bosniaques, mais non à leurs coreligionaires albanais du Kosovo ou de Macédoine. Chez ceux-ci aussi le renouveau islamique est sensible, mais c’est un nationalisme albanais « laïque », sinon athée, qui s’est développé dans l’intelligentsia nouvellement formée à l’époque communiste ; de ce fait, le mouvement national n’a pas eu de connotation religieuse marquée.

Ainsi chez les orthodoxes, en temps de guerre, l’Église s’est opposée avec vigueur à l’un des pouvoirs en place, mais nullement au nationalisme qu’elle a dès l’origine encouragé. Chez les catholiques des divergences se sont fait jour, une partie de l’Église (soutenue par le Vatican) prenant ses distances avec le pouvoir et certains de ses excès. Chez les musulmans, la fusion, pendant la période de guerre, entre pouvoirs politique et religieux a été complète en Bosnie, mais pas au Kosovo.

Il serait absurde, nous l’avons vu, d’attribuer aux conflits de l’ex-Yougoslavie des motivations religieuses. Les différences qui furent à l’origine confessionnelles se sont depuis longtemps transmuées en oppositions nationales, englobant indifféremment croyants et incroyants. Mais la symbolique religieuse qui entourait depuis toujours ces identités n’a pas cessé de faire sentir ses effets de façon tragique, au grand dam des Églises, qu’elle implique bon gré mal gré dans le conflit. S’y sont-elles engagées aussi volontairement, ont-elles été du côté des fauteurs de guerre ? La réponse semble bien positive en ce qui concerne l’activisme précoce de l’Église orthodoxe serbe, elle sera plus nuancée à propos des autres confessions, qui se sont trouvées d’emblée en position défensive, et au sein desquelles des divisions sont parfois apparues.

Les causes des conflits ne sont pas religieuses, elles sont politiques ; mais le lien historique entre religions et nations, surtout dans les Balkans, est profondément ancré dans l’histoire, il est complexe et divers, il ne peut donc être débrouillé qu’en distinguant clairement les pays, les périodes historiques, les diverses confessions, et en évitant ces généralisations hâtives ( « X, Y, même combat » ) qui servent si bien les propagandes haineuses. C’est ce type d’examen diversifié qui a été esquissé ici.

source : cairn.info

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