Kusturica et Bregovic: « Hypocrisie de l’occident »

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    Il est tôt le matin. Les portes du métro s’ouvrent et un enfant, deux enfants, entrent. D’une voix monocorde ils parlent: «Bonjour mesdames et messieurs, nous sommes réfugiés de Roumanie et nous chantons pour vous une chanson populaire de notre pays: «Ederlezi».» Ils se posent au centre de la rame et, d’une voix éraillée par la fatigue, ils ânonnent cinq couplets.

    Curieux télescopage. Primo, avant certaines images télévisées de charnier roumain, les Gitans n’étaient pas prompts à revendiquer leurs origines. Secundo, ils risquent fort d’être désormais réfugiés de Sarajevo. Tertio, «Ederlezi» n’est pas une chanson populaire roumaine (quoi qu’elle en est l’air) mais un morceau composé par Goran Bregovic pour «le Temps des Gitans», le film d’Emir Kusturica. Termino, «Ederlezi» est maintenant, au grand dam de son auteur, une sorte d’hymne nationaliste serbe. A tel point que Goran, voulant mixer son dernier disque à Zagreb (Croatie), s’est vu refuser l’entrée dans le pays de son père. Il faut dire que sa mère est serbe et sa fiancée musulmane. On ne se refait pas.

    Emir, le Kusturica, avait un rêve américain. «Arizona Dream» est le chant de sa désillusion. Goran, l’ami, ne voyait pas briller les étoiles sur le drapeau à rayures. Alors sa musique est restée slave, désespérément slave, pourrait-on dire, comme des larmes qui inondent un beau rire. Il y a pourtant Iggy Pop, sur quatre titres. «Mais Iggy, c’est pas vraiment un Américain. Il sait où se trouve Sarajevo, par exemple. Iggy, aussi, nous a donné un mode d’emploi de l’Amérique. Il nous a dit: «Tout ce qui foire ici, tout ce que les Américains détestent, c’est bien.» Il devait apparaître dans le film, dans une jolie scène où il profanait l’hymne américain. Mais les producteurs n’ont pas voulu.

    Comme dans la musique du «Temps des Gitans», la tradition est ici admirée, bousculée, travestie, respectée. Présente. «Je ne déteste rien de plus que d’aller en Thaïlande et d’entendre un groupe local chanter du hard rock en anglais.» Alors les trompettes antédiluviennes du Boban Markovic Trumpet Band rythment certains morceaux qu’une voix éthérée survole. Il y a, comme il dit, une certaine nostalgie de la Yougoslavie. Un parfum yougo.

    «Pendant que le film se faisait, la guerre ravageait notre ville, notre vraie ville, Sarajevo. Je dis vraie ville car Sarajevo était, comme Paris, un carrefour où chacun se mélangeait, s’enrichissait de l’autre. La culture était là. A Sarajevo, Serbes, Croates, Juifs, Musulmans, tous vivaient depuis toujours. Maintenant ce n’est plus rien, qu’un rêve détruit. Et ils sont tous coupables.

    La guerre, cette guerre, c’est pas ma guerre. Moi je serai avec celui qui va perdre, quel qu’il soit, car, de toutes les manières, c’est le primitivisme qui gagnera. D’ailleurs, ce sont tous des primitifs. Tous autant qu’ils sont ils ont voté pour les partis nationalistes. Et s’il fallait le refaire, ils le referaient. Ils n’y que les enfants qui soient innocents. Et ils meurent. Même nos familles composites, notre ciment, se cassent.»

    Il y a une histoire que raconte Goran pour expliquer son pays et sa folie. C’est l’histoire d’une chanson nationaliste serbe, interdite pendant la période communiste: «Ils vont venir les navires français.» C’est l’histoire d’un suicide collectif, pendant la Première Guerre mondiale où les militaires serbes, vaincus, refusant de capituler, partirent 300.000 vers un port d’Albanie. Puis, regardant la mer, ils se mirent à chanter: «Ils vont venir les navires français.» Entre-temps, 150.000 des leurs moururent. Et ils chantaient, chantaient.

    «Le problème, avec les Slaves, et il faut le comprendre, c’est qu’ils sont toujours prêts à se suicider. Ils sont de plus farouchement indépendants. Et ça l’Occident le savait quand il pointait du doigt les dernières élections en grondant: «Si vous votez Milosevic, gare à vous.» Y’avait pas meilleur moyen pour que cet homme reste président.

    En Occident, concernant notre pays, il y a une énorme hypocrisie. Je ne crois pas que les pays occidentaux veuillent la paix. Ils auraient pu l’obtenir s’ils n’avaient pas mis de l’huile sur le feu. Mais ils fantasment tous sur les Balkans et leurs fantasmes sont contradictoires. Maintenant, ils parlent d’intervention, sans se rendre compte que ce serait la pire chose qui soit, que cela poserait les bases de guerres futures. ils pensent à eux, pas à nous.»

    source : humanite.fr

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