En Serbie, la vaccination vacille, la rougeole ravage

    296
    0
    SHARE

    Une épidémie a éclaté depuis plusieurs mois dans ce pays balkanique, provoquant la mort de 15 personnes. En cause, une baisse de la vaccination, notamment encouragée par les promoteurs des médecines douces et l’Eglise orthodoxe. Le gouvernement tente d’inverser la tendance.

    On la croyait éradiquée depuis vingt ans en Serbie, et voilà qu’elle fait son retour en force. En moins de six mois, la rougeole a déjà fait quinze victimes. Selon l’Institut national de santé publique (IZJSZ), plus de 5 000 cas ont été enregistrés sur le territoire depuis octobre. Des foyers qui s’étaient déjà manifestés au Kosovo se sont dans un premier temps multipliés autour de Nis, une ville du sud-est. Un premier décès a été constaté fin décembre: celui d’un homme de 30 ans mort des suites d’une inflammation pulmonaire. La contagion a fait des progrès rapides: à Belgrade, plus de 1 600 personnes ont été infectées. A Nis, l’hôpital a enregistré cinq morts à ce jour. Au niveau national, le dernier décès recensé est celui d’un bébé de 11 mois, mi-avril.

    Le phénomène occupe une bonne place dans le débat public en Serbie ces derniers mois, avec l’implication de diverses personnalités. Ainsi, Ana «Konstrakta» Djuric, une des parolières et chanteuses de la formation belgradoise de néosoul balkanique Zemlja Gruva, touchée par la maladie, a apporté son témoignage: «J’ai d’abord éprouvé de la colère, puis de la peurJe ne sais pas comment j’ai attrapé le virus, peut-être dans les transports en commun.» Diplômée d’architecture et mère de deux enfants, elle est née en 1978. Comme beaucoup de nourrissons à l’époque en Yougoslavie, elle n’a reçu qu’une seule dose de vaccin, au lieu de deux, ce qui l’a rendue vulnérable. «J’ai eu une poussée de fièvre et des petits points blancs sont apparus dans la bouche. C’est en faisant une recherche sur Internet que j’ai compris. Je suis allée à la Clinique des maladies infectieuses, où la salle d’attente était bondée. Après un examen, le médecin m’a dit de rentrer chez moi et de garder le lit. Je me suis sentie très seule.»

    «Le vaccin obligatoire était un acquis de la Yougoslavie»

    En Serbie, la vaccination est obligatoire depuis 1971. La dernière épidémie de rougeole remonte à 1997, quand 4 000 personnes ont été touchées. Depuis, le virus semblait avoir été endigué. Selon l’IZJSZ, 95% des patients sont «non ou mal» vaccinés. Après la rentrée des classes, une étude a révélé qu’à Stari Grad, une municipalité en plein centre de la capitale, seul un écolier sur trois (35%) était immunisé contre la maladie.

    «Grâce aux succès de la vaccination, les parents ont cru que la rougeole était désormais inoffensive, explique Vesna Trifunovic, chercheuse à l’Institut d’ethnographie SASA. Le vaccin obligatoire était un acquis de la Yougoslavie. Il a été remis en question quand le système s’est écroulé.» En six mois, face à l’épidémie, les demandes de vaccins rougeole-oreillons-rubéole (ROR) ont doublé. Fin mars, la Première ministre, Ana Brnabic, a fini par enjoindre les citoyens à «écouter les médecins et faire preuve de responsabilité».

    Pourtant, certains hésitent encore. Ils prônent une médecine douce, se méfient des laboratoires pharmaceutiques internationaux et craignent que les substances administrées ne soient d’une qualité inférieure à celles de l’Union européenne…

    Depuis octobre, le tribunal correctionnel de Belgrade a condamné une cinquantaine de parents qui avaient refusé de faire vacciner leurs enfants. En tout, plus de 500 plaintes ont été déposées, notamment par un groupe de 270 citoyens. Le 10 avril, la diva du turbofolk Jelena Karleusa a été entendue par la police pour avoir répandu la panique sur les réseaux sociaux. «Les citoyens sont libres de choisir de vacciner ou non leurs enfants», a lancé l’idole pop, qui proclame sur Twitter que «la rougeole n’est pas une maladie mortelle», et en appelle à une«campagne de vaccination non obligatoire».

    L’objectif 2020, selon les normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est de maintenir une couverture de 95%. «Les analyses montrent que la majorité des parents qui hésitent ne sont pas contre les vaccins, observe Vesna Trifunovic. Ils sont plutôt mal informés et raisonnent en se basant sur leur expérience de tous les jours. L’insécurité financière, le manque de solidarité, l’incompétence et la corruption des pouvoirs publics les ont rendus sceptiques. Ils ne savent plus à quel saint se vouer.» La rougeole n’est pas qu’une affaire de santé.

    source : liberation.fr

    15 Shares

    Komentari