9 RAISONS DE CHÉRIR LA SERBIE

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    Depuis l’éclatement de la Yougoslavie, dans les années 90, la Serbie a subi une série de guerres et d’embargos dont elle ressent encore les contrecoups. Mais les blessures de l’histoire ont des fruits paradoxaux. 

    Si l’avenir, comme le prophétisait J. G. Ballard, doit ressembler à une banlieue de Stuttgart, la Serbie pourrait bien être l’un des derniers refuges du passé. Petite nation située à cheval entre l’Occident et l’Orient, entre Rome et Byzance, Autriche et Turquie, Otan et Russie, elle fut au Moyen Age une puissance régionale traitant d’égal à égal avec l’Empire byzantin et les rois latins. Puis, dès la bataille du Champ des merles, en 1389, le pays tomba dans une longue nuit ottomane qui ne prendra fin qu’à l’orée du XXe siècle. L’histoire fut cruelle avec le peuple serbe qui vers 1300 rivalisait en population avec les Anglais – et qui ne compte qu’une dizaine de millions d’âmes aujourd’hui, dont une grande part éparpillée aux quatre coins du monde. Le souvenir de ce passé et la particularité de sa position ont déterminé les constantes de la vision du monde serbe : souveraineté à tout prix et neutralité par nécessité. Ces aspirations n’ont guère eu le temps de se réaliser dans un contexte hautement volatil. Pratiquement chaque génération depuis deux siècles a connu l’occupation et la guerre. Aujourd’hui encore, la Serbie – redevenue souveraine après l’étrange parenthèse yougoslave – oscille entre les blocs. Si les gouvernements successifs clament leur volonté d’adhésion à l’UE, l’opinion publique ainsi que les liens

    économiques concrets tirent plutôt du côté de l’alliance russe. Face à l’extension de l’Otan vers le Monténégro voisin (qui se disait serbe jadis…), la Russie a tracé de sérieuses lignes rouges. Le non-alignement, une fois de plus, semble la seule voie logique pour ce pays charnière…

    1 POUR SA “REBELLE ATTITUDE”

    Contrairement aux promesses de ses généraux, l’Otan n’a pas réussi à faire régresser la Serbie «à coups de bombes dans l’âge de la pierre ». Le village rebelle, à en juger par les échos des voyageurs, a plutôt bien résisté à cette tentative de rééducation. Certains secteurs industriels commencent à se redresser et sa position dominante sur les voies de communication des Balkans constitue une inaliénable rente de situation. Mais c’est surtout son art de vivre, au sens le plus large, qui attire de plus en plus de visiteurs (et de résidents) vers la Serbie. Depuis le rachat de la compagnie nationale par Etihad Airways, l’aéroport Nikola-Tesla de Belgrade est devenu un hub de premier plan dans le Sud-Est européen. On y entend de plus en plus de langues différentes et l’on y croise des visiteurs dont on n’avait pas l’habitude : familles arabes dûment moustachues, dorées et voilées, mais aussi triades de jeunes Brits ou Scandinaves en virée de binge drinking, attirés par le prix des alcools et la rumeur d’« éclate max » dans les cafés et sur les barges de Belgrade. Sans oublier les hommes d’affaires européens en mission de poissons pilotes ou les vedettes du show-biz venant donner des mégaconcerts à l’Arena de Belgrade, l’une des plus grandes salles d’Europe.

    2 POUR SA SCHIZOPHRÉNIE RÉTROFUTURISTE

    Dès l’atterrissage, des panneaux géants vantent le projet Belgrade On Water, un quartier de tours en cours d’édification sur les rives de la Save qui promet de faire de la capitale serbe une filiale de Dubaï. Tout pays doit aujourd’hui fournir une tête de pont aux multinationales et à leurs cadres robotisés. La Serbie paye donc elle aussi sa dîme. Elle s’habille çà et là d’acier et de verre fumé comme, hier, elle se couvrait d’un fez pour rassurer le caïmacan d’Istanbul. Tout autour de cette green zone futuriste, la Serbie continue de tisser son existence indolente où, comme en Inde, le nouveau se juxtapose à l’ancien sans prendre le temps de l’éradiquer. C’est un pays à la fois hyperconnecté – avec le plus fort taux d’usagers de Facebook en Europe, du Wi-Fi en libre accès partout et un bouillonnement de start-up d’Internet et du design – et suranné, avec des voitures à chevaux trottinant sur des routes défoncées. Populo ou bourgeoise, la Serbie se rend toujours au marché du quartier pour ses courses quotidiennes, et au supermarché pour les extra. Elle prétend adhérer à l’UE mais ne céderait pour rien au monde le droit de distiller sa gnôle à la maison. Le village ethnico-utopique d’Emir Kusturica, Drvengrad (alias Mecavnik, alias Küstendorf), perdu à la frontière de la Bosnie, résume à lui tout seul, par le génie du grand cinéaste, l’esprit de cette entrée à reculons, et pourtant passionnée, dans la postmodernité.

    3 POUR BELGRADE, VILLE LA PLUS DRÔLE DU MONDE

    La collision de la modernité et de l’intemporel fait tout le charme de Belgrade, la plus belle des villes laides selon ses connaisseurs et ses passionnés. On ne « visite » pas Belgrade : on la fuit ou l’on s’y noie. « Tu brilles comme une vieille épée qu’on déterre », lui chantait du fond de l’exil un Milos Tsernianski, peut-être le plus grand écrivain serbe. « Quiconque a eu la chance de se réveiller ce matin à Belgrade peut estimer qu’il a suffisamment rempli cette journée de sa vie », surenchérit dans les années 70 Dusko Radovic. La chronique radio de l’éveilleur bien-aimé de la capitale représentait la quintessence de l’esprit belgradois : humour, dérision et carpe diem. Dans cette ville encore parsemée des ruines de trois guerres, on vous parlera avec émotion de l’« ambiance » du printemps 1999, quand les missiles de croisière américains s’abattaient au hasard, accueillis et reconduits par les sirènes d’alarme affublées de surnoms cocasses, « l’Hystérique » et « l’Apaisante ». Cependant que, sur ses ponts et dans ses caves, la capitale se livrait à une nouba continue de soixante-dix-huit jours. La noce était la seule réponse adéquate à une agression si disproportionnée qu’elle ressemblait à une fatalité climatique.

    4 POUR SES ACTRICES INDOCILES…

    Belgrade est trépidante, bravache et voluptueuse. Elle cancane dans ses innombrables kafici débordant sur la chaussée. Elle se prélasse sur les plages de l’Ada Ciganlija à l’eau douteuse, qui attire pourtant les baigneurs par centaines de milliers. Elle s’éclate, jeune et éblouissante, sur les splavovi, les barges à danse qui s’alignent sur ses berges. Elle promène ses chiens et joue aux échecs dans les parcs de sa tragique forteresse du Kalemegdan. Et ses plus hauts initiés mènent une vie dépouillée d’ermites impressionnistes sur les bras du confluent Save-Danube qui encercle la cité. Belgrade-sur-Eau (la vraie !) est un monde à part, silencieux et secret. « Pourquoi restez-vous à Belgrade quand vous pourriez vivre n’importe où ailleurs ? demandai-je à Vjera Mujovic, jeune actrice cosmopolite. – A cause de ses trottoirs toujours défoncés qui ne se lasseront jamais de me briser les talons ; à cause de ses promesses non tenues ; à cause de sa légèreté ; à cause des tares assumées de mon peuple. Au fait, pourquoi cette question ? » Quand on vit à Belgrade, on n’a pas le temps de se demander pourquoi l’on y vit.

    5 …ET SES CRÉATIFS INCLASSABLES

    Durant tout le XXe siècle et jusqu’au dégrisement des années 90, les Serbes ont identifié leur sort à celui de la Yougoslavie. N’en reste aujourd’hui qu’une « yougonostalgie », le parfum d’un pays de cocagne où l’indolence côtoya la répression et où la dolce vita sut contourner la pénurie avec des prodiges d’imagination. De fait, la culture yougoslave n’avait rien de commun avec celle des pays de l’Est. Dès les années 60, on était libre de quitter le pays – et surtout d’y revenir avec des devises occidentales ! Le cinéma yougoslave des dernières années fit preuve d’une audace stupéfiante et le rock devint très tôt une culture de masse à laquelle communiait la jeunesse de tout le pays. La Yougoslavie ne se survit plus que dans un certain style et une dégaine à nulle autre pareille. Le surréalisme déjanté de Kusturica, l’éclectisme folklo-funk de Bregovic, l’emphase des monuments commémorant les hauts lieux de la Résistance, témoignent encore de la démesure de cet empire oxymoron dont les Serbes sont les derniers à revendiquer l’héritage culturel.

    6 POUR SA MÉLANCOLIE, SA BEAUTÉ AMOCHÉE

    « La Serbie est un grand mystère :/Le jour ignore ce que la nuit mijote,/Et la nuit, ce que l’aube enfante » (Desanka Maksimovic). Alors qu’en Europe le paysage construit s’aligne sur la science-fiction carcérale – rationalité, lumières crues et angles droits –, la Serbie cultive, envers et contre tout, l’éloge de l’ombre, l’esthétique des ruines et des façades lézardées, la poésie brinquebalante des nids-de-poule. Son air et ses rivières sont plus propres que jamais par la grâce paradoxale de la désindustrialisation forcée. A l’heure où les provinces « développées » ne sont plus que des déclinaisons locales d’un tout uniforme et intégré, la Serbie défend sans même y songer une altérité réelle. Les miracles ordinaires, la communication avec les bêtes et les forces telluriques, les formes grouillant dans l’ombre, y font encore partie de l’existence, et non seulement des recueils de légendes. On s’y habitue imperceptiblement à l’imprévisible et à l’inconnu, jusqu’au moment où le tourisme se transforme en pèlerinage.

    7 POUR SES SITES ARCHÉOLOGIQUES

    C’est à Lepenski Vir, sur les bords du Danube, que se trouve l’une des plus anciennes traces de civilisation en Europe et dans le monde. De même, on ignore généralement que l’une des capitales éphémères de l’Empire romain, Sirmium (Sremska Mitrovica), se trouvait dans la Serbie actuelle. Le site comprend un palais impérial chauffé par le sol, un hippodrome et un vinoduc reliant la ville aux vignobles de la Fruska Gora, à 20 km au nord. L’incurie et le manque de moyens chronique font de la Serbie un des derniers territoires à explorer de la culture antique et chrétienne. Grande comme une région française, la Serbie est quadrillée de lieux saints. On y recense quelque 300 monastères. A Studenica, Mileseva, Kalenic, Zica, les fresques contemporaines de la Renaissance précoce sont à couper le souffle.

    8 POUR LA GENTILLESSE DE SES HABITANTS

    Mais c’est pour leur paix et leur dialogue parfait avec la nature qu’on s’attache à ces lieux d’exception. Pour leur accueil aussi, faussement bourru et profondément humain. Méfiez-vous du père supérieur archaïque et barbu qui vous offre le café et les loukoums : il a peut-être été acteur, ingénieur ou rocker dans sa vie antérieure… Dans ce pays où le sens de la propriété privée demeure encore incertain, tout est accessible. Les meilleurs belvédères sont en libre accès et l’on peut facilement y camper à la diable, se baigner n’importe où. Face à l’étranger, chaque Serbe se sent la mission de corriger l’image exécrable qu’on a accollée à son peuple durant les sales guerres yougoslaves. Pour peu que vous ne le preniez pas de haut, il se mettra en quatre pour vous. Selon une vaste étude réalisée entre 2002 et 2015 par l’université de Harvard, la Serbie est apparue comme le pays d’Europe le moins affecté par les préjugés racistes. La vague des migrants la traverse sans incidents et pour ainsi dire sans débat. Après ce qu’elle a connu au XXe siècle, les menaces « civilisationnelles » qui hantent l’Occident lui apparaissent futiles. L’insécurité perçue y est à un niveau infime, le terrorisme islamiste inexistant (malgré les guerres récentes et la propagande). La terreur du principe de précaution n’a pas encore inondé ces aires insouciantes, aussi la mortalité sur les routes y est-elle la plus haute d’Europe – et l’anxiété existentielle sans doute la plus basse.

    9 POUR SA GASTRONOMIE RADICALE

    Tomates, concombres, oignons doux, piments forts : c’est la composition de la srpska salata et le carré de base d’une alimentation sobre, fondée sur des produits succulents qui se passent d’apprêts sophistiqués. Pour les Occidentaux qui la découvrent pour la première fois, la gastronomie serbe est comme un retour aux fondamentaux. Un cassoulet maigre, un chèvre frais, des pleurotes frits, quelques cevapcici, un rôti sous la cloche, deux poivrons farcis : les recettes du bonheur sont souvent d’une désarmante simplicité. Mais où trouverez-vous ailleurs des goûts aussi intenses et purs ? Et où ailleurs, dans notre monde émasculé, pourrez-vous bouillir vos crus en toute liberté, dans vos propres cornues ou un alambic mobile qu’on se passe entre voisins ? Le gros de la production d’eau-de-vie s’écoule hors commerce, pour une consommation familiale. Elle est le plus souvent stockée dans des flacons dégriffés d’huile d’olive ou de whisky, quand ce n’est dans d’ignobles bouteilles en PET. Ces emballages sans façon peuvent dissimuler des poisons, mais aussi des philtres ronds et ténébreux comme un cognac hors d’âge. L’alcool vous tord les boyaux ? La Serbie a considérablement soigné sa viticulture ces dernières décennies et offre des vins désormais bien élevés. Plus trop de mauvaises surprises, quelquefois de très bonnes. Les cépages autochtones risquent d’imprégner durablement votre mémoire gustative. Mais n’oubliez pas qu’en Serbie le vin est avant tout une boisson de soif.

    source : Slobodan Despot (Marianne Magazine)

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